La mort me brûle, par Elias Canetti, écrivain de visions

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Félicien Rops

« Pascal a atteint trente-neuf ans, je vais bientôt en avoir trente-sept. Si j’avais le même destin que lui, j’aurais tout juste deux ans devant moi, quelle hâte ! Il nous a laissés en vrac ses Pensées vouées à la défense du christianisme. Je veux rédiger mes pensées vouées à défendre l’homme contre la mort. »

Le docteur en chimie Elias Canetti (1905-1994) est un écrivain prodigieux, pour sa finesse d’analyse des mécanismes psycho-sociaux (lire Auto-da-fé, publié en 1935, et en 1949 en français), pour ses théories brillantes (lire l’essai Masse et puissance, 1960), pour ses réflexions souveraines sur les grands événements du XXe siècle (lire toute son œuvre).

Auteur également d’un journal de voyage remarquable Les Voix de Marrakech (1954), de pièces de théâtre et de plusieurs tomes de mémoires, Elias Canetti échappe à toute tentative de classification rapide, né en Bulgarie, parlant le ladino, l’espagnol des séfarades, ayant la double nationalité turque et britannique, écrivant en allemand, et recevant à titre d’auteur autrichien le prix Nobel de littérature en 1981.

Hanté depuis son plus jeune âge par la mort (son père meurt à 31 ans, puis rapidement sa mère, puis ses épouses), Elias Canetti, qui est enterré à Zurich non loin de James Joyce, avait le projet, et même l’obsession d’un ouvrage intitulé Le livre contre la mort, qui ne resta qu’à l’état d’ébauche avancée et que publient aujourd’hui les éditions Albin Michel.

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James Ensor

Constitué de notes, fragments, aphorismes (parfois fantastiques ou absurdes), anecdotes, remarques de nature ethnologique, extraits de ses œuvres, Le livre contre la mort, composé aux trois quarts d’inédits, est une vaste entreprise pour tenter d’approcher au plus près un fait majeur que Canetti veut comprendre pour le réfuter totalement, de la mort chez les animaux, à la mort dans les mythes et le discours des poètes ou sur les champs de bataille.

Aucun plan, car toute construction est une parure de fausseté, mais des idées réunies par ordre chronologique, des variations sur un même thème, des leitmotivs quasi musicaux.

Pour penser un tel phénomène, parfois de l’ordre d’un suicide collectif, Elias Canetti, grand lecteur de Dante, n’est pas seul, puisqu’il y a avec lui non seulement l’ensemble de ses propres textes, mais aussi celui de la littérature mondiale.

La Rochefoucauld, Pascal, Marco Polo et La Bruyère sont là parmi tant d’autres, apportant leur savoir sur le non-savoir fondamental.

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Félicien Rops

La Bruyère : « Ce qu’il y a de certain dans la mort est un peu adouci par ce qui est incertain ; c’est un indéfini dans le temps qui tient quelque chose de l’infini et de ce qu’on appelle l’éternité. »

On peut songer au Livre de la pauvreté et de la mort, de Rainer Maria Rilke, mais dont l’exercice spirituel durerait plus de cinquante ans : « O mon Dieu, donne à chacun sa propre mort, / donne à chacun la mort née de sa propre vie / où il connut l’amour et la misère. // Car nous ne sommes que l’écorce, que la feuille / mais le fruit qui est au centre de tout / c’est la grande mort que chacun porte en soi. »

Certes, certes, mais pour Elias Canetti, malade de son siècle, la mort est la pire des ennemies, qu’il refuse absolument, en lui menant une guerre définitive, la criblant des flèches des textes courts qu’il rassemblent toute sa vie.

Premier commandement ? « Tu ne mourras point. »

Oui, oui, mais la mort est là, omniprésente aujourd’hui comme hier, le 26 août à Stalingrad, et il faut se battre quotidiennement avec ce Titan : « La journée d’hier a donné principalement lieu à des combats au corps à corps, menés à la baïonnette et au pistolet mitrailleur. Le sol est couvert d’une telle couche de cadavres qu’on n’a pas eu le temps d’en enterrer plus de un sur dix. A en croire certains rapports du front, les armées allemandes ont résolu le problème à l’aide d’incinérateurs dont l’apparence ne diffère guère de celle des cuisines roulantes. »

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James Ensor

Chez Canetti, sorcier anthropologue ayant traversé de graves épisodes de dépression, les citations sont des armes blanches (lire la postface de Peter von Matt).

Aucun cadeau donc pour la Camarde, cette passion triste !

Mieux vaut comme le pauvre et sublime Wang-Fô de Marguerite Yourcenar prendre la poudre d’’escampette en passant directement dans son œuvre.

Elias Canetti écrit (apprenez cela par cœur) : « Je ne suis plus là, je suis mille crayons, je ne tiens pas à savoir ce qu’ils écrivent, je veux me dissoudre dans leurs mouvements que je ne comprends plus. »

Les morts ne se comptent pas, ils se nomment, et reviennent parfois, lorsqu’on les invoque de tout notre être, à la vie qu’ils n’ont jamais perdue.

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Elias Canetti, Le livre contre la mort, traduit de l’allemand (Allemagne) par Bernard Kreiss, postface de Peter von Matt, Albin Michel, 2018, 502 pages

Entrer chez Albin Michel

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