La révolution par la douceur,  portrait dialogué de Vincent Gouriou, photographe

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© Vincent Gouriou

Portraitiste reconnu, attentif à la question du genre et des identités, Vincent Gouriou cherche par l’acte photographique à montrer l’infinie nuance des corps singuliers.

Sa démarche procède d’une volonté de briser les stéréotypes, et d’accueillir lors de séances de pose vécues comme un transfert bouleversant la liberté de chacun de ses modèles.

La beauté de ses images n’a rien d’une joliesse ou d’un maquillage mondain, mais relève d’une célébration des modèles non professionnels lui ayant fait confiance pour exposer devant son objectif leur intimité.

Il y a chez ce photographe se déclarant féministe le souhait de bâtir une démocratie des corps et des sensibilités différentes dans des mises en scène où la fragilité des apparences peut se muer en force de fiction considérable.

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© Vincent Gouriou

Y a-t-il eu un élément déclencheur dans votre désir de devenir photographe ?

Oui, un agrandisseur découvert dans le grenier chez mes parents lorsque j’avais quinze ans environ.

Quand vous repensez à votre enfance, quelle image voyez-vous immédiatement ?

Je repense aux films super8 de mon père, il avait toujours sa caméra à portée de main, il était passionné par la vidéo. Je pense qu’il m’a transmis sa passion de l’image. J’ai conservé toutes les vieilles bobines super8 et pellicules photo. Un jour, j’aimerais m’y replonger pour extraire des fragments qui me parlent, à la recherche d’une filiation dans le regard et la sensibilité.

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© Vincent Gouriou

Avec qui avez-vous appris votre art ?

Je me suis intéressé à la photographie à l’adolescence. J’ai continué à faire des images depuis cette époque, mais c’est vraiment en 2006, suite à la rencontre de Nathalie Luyer professeur de photo et également directrice des éditions VISAVIS, que ma démarche a vraiment évoluée. Elle m’a appris à mettre davantage d’éléments personnels dans mes images, à rechercher un discours au-delà de la forme. J’ai également suivi plusieurs workshops qui m’ont beaucoup apporté, notamment avec Anders Petersen, Klavdij Sluban, Denis Darzacq.

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© Vincent Gouriou

Pourquoi vous être intéressé à la question du genre ?

C’est un sujet qui m’a toujours intéressé et qui me concerne de façon personnelle. D’ailleurs, les premiers modèles étaient des amis, gays et lesbiennes. J’ai ensuite rencontré des personnes transgenres ou intersexe pour mes projets photographiques.  C’est un sujet qui me paraît de plus en plus d’actualité. Pour vivre en société, il semble important de conditionner les enfants dès leur plus jeune âge selon des codes et des modèles, je peux le comprendre ; le problème apparaît lorsque ces modèles souvent étriqués ne sont pas en adéquation avec l’identité de certaines personnes et peuvent oppresser, broyer ou tuer celles et ceux qui sont dans l’incapacité de s’y conformer. Je pense que les choses évoluent et que le mouvement récent contre le harcèlement sexuel est dans la continuité de ce mouvement qui dénonce l’oppression du patriarcat sur une partie de la population. J’ai l’impression qu’une nouvelle génération apparaît et fait voler en éclat certaines étiquettes ou stéréotypes. On entend parler de plus en plus du terme « genderfluid » qui rend possible l’existence d’une palette infinie de nuances. Ce sont ces nuances et ces différences, et pas seulement concernant le genre, que je trouve intéressantes et que j’essaye de montrer. La visibilité, la connaissance et l’empathie sont essentielles pour améliorer la tolérance.

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© Vincent Gouriou

Vous avez travaillé avec les Femen. Que pensez-vous de ce mouvement féministe ?

Ce sont elles qui m’ont contacté. Elles avaient vu mon travail au 104 au Festival Circulations de la jeune photographie européenne et elles avaient apprécié ma façon de photographier les femmes, de façon naturelle, sans minauderie ou poses aguicheuse. Je suis féministe et je soutiens leur mouvement et la cause qu’elles défendent. Je ne me reconnais pas forcément dans la forme de certaines de leurs actions, mais je pense que l’activisme sous toutes ses formes est important dans notre société. Son rôle de poil à gratter réveille les consciences et peut faire avancer les mentalités ou au moins faire réfléchir. C’était une expérience intéressante de les rencontrer et de passer du temps dans leur QG à Clichy. Cela a fait évoluer ma perception du féminisme et finalement rejoint mon engagement artistique, notamment sur la notion du genre.

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© Vincent Gouriou

Vous consacrez une série, très belle, intitulée Promenons-nous, consacrée aux lieux de rencontres gay, surtout la nuit. Le climat y est presque fantastique. N’y a-t-il pas chez vous une volonté permanente de témoigner des diverses réalités du corps et de l’amour dans une dimension essentiellement picturale ?

Mon travail photographique se situe parfois à la frontière entre réalité et fiction. J’aime raconter des histoires autour de la vie des personnes que je photographie, sans déformer la réalité mais avec un regard subjectif et personnel. Il y a une recherche de vérité mais aussi une volonté de transcender celle-ci avec une quête de beauté et d’esthétisme, d’où peut-être la dimension picturale ou cinématographique de mes images. La série Promenons-nous est issue d’une carte blanche que m’a donnée l’association brestoise LGBT Diversgenres dans le cadre d’un projet de prévention et de dépistage, soutenu par la mairie de Brest, sur des lieux de rencontres extérieurs d’hommes ayant des rapports sexuels avec d’autres hommes (HSH). Ces lieux étant très confidentiels, il était difficile de réaliser des portraits des personnes les fréquentant. J’ai donc réalisé un travail de mise en scène inspiré de l’ambiance que j’ai pu ressentir lors des maraudes de prévention auxquelles j’avais participé dans le cadre de ce projet et également inspirées de lectures et de films, notamment le livre Querelle de Brest de Jean Genet. Ce travail sera exposé dans le cadre du festival « Fais pas genre » à la maison de la Fontaine de Brest du 12 mai au 30 juin 2018.

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© Vincent Gouriou

Pourquoi tant photographier Brest et le Finistère ? Qu’y découvrez-vous chaque jour ?

Le fait de vivre à Brest a longtemps été conditionné par mon premier et toujours actuel métier dans le domaine scientifique et maritime (ingénieur cartographe). Ce n’était pas vraiment un choix et j’ai mis beaucoup de temps à me rendre compte que Brest et la Bretagne, ses habitants et ses paysages pouvaient m’inspirer… Le peintre Lucian Freud disait : « Pour moi, le vrai voyage s’accomplit en profondeur. Il consiste à savoir où l’on est, à mieux appréhender, à explorer les sensations que l’on éprouve le plus profondément. Je pense toujours que connaître quelque chose par cœur permet plus de profondeur que de voir de nouveaux sites, aussi splendides et intéressants soient-ils ». C’est un peu ce que je ressens, c’est ce que je suis et ce qui m’entoure qui m’intéresse. J’ai beaucoup de mal à faire des images dans un pays étranger lors d’un voyage par exemple, mais cela viendra peut-être un jour.

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© Vincent Gouriou

La photographie n’est-elle pas pour vous un mode d’accès privilégié à l’autre, une des façons les plus intenses de rencontrer autrui dans le travail partagé de la pose, de la captation et de l’abandon ensemble ?

En effet, pour moi qui suis timide, la photographie est un bon prétexte pour aller à la rencontre de l’autre. Je recherche une forme d’abandon chez la personne photographiée, mais également chez moi puisque j’ai parfois le sentiment de rentrer dans une forme de transe lorsque je fais des images, c’est un acte intime, assez bizarre et presque impudique en fait.

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© Vincent Gouriou

Vous travaillez beaucoup pour la presse (Libération, Télérama, Le Monde, La Croix, Têtu, Les Echos…), qui aime exposer vos travaux sur les nouvelles familles. Nourrissez-vous votre réflexion de lectures de livres de sociologues ou d’anthropologues sur les liens de parenté ?

Je me nourris surtout de ce que je vis et de ce qui m’entoure. Mon travail sur les familles n’a pas réellement de portée documentaire ou sociologique, je n’ai pas cherché à cartographier les familles de façon exhaustive. Je me suis d’abord intéressé à des amis et personnes de mon entourage puis à des personnes que j’ai rencontrées sur des réseaux sociaux.

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© Vincent Gouriou

Vous avez récemment été lauréat de la Bourse du Talent. Qu’a déclenché l’attribution de cette distinction ?

C’était un événement important et encourageant pour moi, puisque c’était la première fois que je gagnais un premier prix, qui m’a permis d’être exposé à la BnF et d’être publié dans une édition collective chez Delpire. Je pense que cela m’a donné confiance et m’a donné envie de consacrer davantage de temps à mon activité photographique.

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© Vincent Gouriou

Vous travaillez actuellement sur les gays dans le monde rural. Pourquoi ce choix ?

Le milieu rural m’intéresse de plus en plus, il fait partie de mon environnement et de mes origines. Je trouve intéressant de montrer des gays ou personnes de la communauté LGBTI en zone rurale, car c’est une réalité assez peu visible et assez éloignée de l’imaginaire collectif sur cette communauté. Tout ce qui permet de démonter les stéréotypes est utile.

Propos recueillis par Fabien Ribery

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© Vincent Gouriou

Promenons-nous, exposition Vincent Gouriou à la maison de la Fontaine de Brest du 12 mai au 30 juin 2018 – dans le cadre du festival « Fais pas genre »

Exposition à la galerie David Guiraud (rue de Perche, Paris), du 3 mai au 23 juin 2018 

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© Vincent Gouriou

 Site de Vincent Gouriou

La Maison de la Fontaine

Galerie David Guiraud

 

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