Le dialogue Jung-Pauli et sa signification pour la science moderne, par Bruno Traversi, chercheur, et quelques-uns de ses amis

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Je l’ai déjà dit ICI et ICI mais je me plais à le répéter : le travail considérable qu’effectue le chercheur Bruno Traversi sur la nouvelle science pensant ensemble la microphysique et la spiritualité est dans sa nouveauté théorique sans autre exemple à ce jour.

Docteur en philosophie, membre de la Société Française de Psychologie Analytique, et professeur d’aïkido, Bruno Traversi consacre sa vie à comprendre les liens entre vie psychique et ordres physiques, tentant d’analyser au plus près les phénomènes de transes et de visions, notamment à partir d’une lecture minutieuse de la correspondance entre C. G. Jung et W. Pauli, point d’appui d’une thèse sur le mouvement spontané et les danses extatiques de type kagura Mai au Japon.

Dans un livre collectif intitulé L’Arrière-Monde ou l’inconscient neutre, Physique quantique et Psychologie des profondeurs selon W. Pauli et C. G. Jung (Editions du Cénacle de France, 2018), dont il signe les textes les plus ambitieux (j’y étudie quant à moi la logique acausale selon André Breton), Bruno Traversi aborde les expériences de nature mystique ou qualifiées de paranormales avec les armes de la science moderne, non pas pour briser de supposées idoles, mais pour aider chacun à mieux accepter ce qui le dépasse.

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Quittant les rives étroites du matérialisme naïf et du positivisme scientiste ayant mutilé l’être humain d’une part essentielle de son être-au-monde, voici ce qu’il écrit pour introduire un propos donnant l’agréable sensation à son lecteur de participer avec lui à des découvertes capitales : « Carl Gustav Jung, fondateur de la psychologie des profondeurs, et Wolfgang Pauli, l’un des pères de la physique quantique, collaborent de 1932 à 1958, autour du « problème psychophysique », c’est-à-dire du rapport énigmatique qu’entretiennent la sphère physique et la sphère psychique. Cette collaboration s’inscrit au sein de la révolution scientifique qui a marqué le début du XXe siècle. Leur collaboration débouchera notamment sur la conception d’un inconscient neutre, c’est-à-dire d’un inconscient, non pas seulement psychique, mais à la fois physique et psychique dans ses couches les plus profondes. Cet inconscient neutre constitue, selon eux, un arrière-monde (ou monde antérieur) qui dépasse le clivage monde intérieur/monde extérieur et qui fonde la synchronicité – autre concept majeur que l’on doit au travail commun des deux savants. »

Ce plan neutre, que Bruno Traversi rapproche de celui d’Imagination agente telle qu’on la retrouve également dans la pensée alchimique et chez le soufiste Ibn ‘Arabi redécouvert par Henri Corbin, correspond à la psyché, comprise dans sa double dimension, psychique, intime, personnelle, et physique, impersonnelle, chargée d’images et structures archétypiques (le fameux inconscient collectif) perceptibles par exemple lors du travail d’individuation (dialogue Moi/Soi).

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Pauli en est persuadé, « le destin de l’Occident est d’établir, sans relâche, une relation entre ces deux attitudes fondamentales : l’attitude rationnelle critique, qui veut comprendre, et l’attitude irrationnelle, mystique, en quête de l’expérience libératrice de l’unité. »

Cette volonté transdisciplinaire de ne pas dissocier la voie mystique de celle des sciences humaines donna lieu en 1979 au colloque de Cordoue, organisé par Yves Jaigu et Michel Cazenave, où se retrouvèrent, en hommage à la rencontre ayant eu lieu au XIIe siècle entre Averroès, « représentant de la rationalité aristotélicienne, et le mystique Ibn ‘Arabi, alors âge de 14 ans », des scientifiques de renom, en psychologie, neurologie, histoire des religions, sciences physiques.

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Précisons ici la distinction qu’il convient d’établir entre imaginaire (fantaisie, création d’images exogènes) et Imagination active (dévoilement et production de symboles propres à l’Unus Mundus, endogènes), qui est de l’ordre du surgissement d’une surréalité invisible (l’Imaginal pour Henri Corbin, l’Imaginatio vera pour Paracelse) mais constamment présente, autonome, non subjective, et relevant du principe même de l’opus alchimique : « Du point de vue du psychologue, en alchimie comme en psychologie des profondeurs, l’Imagination consiste à laisser advenir les images objectives qui témoignent d’un plan fondamental sous-jacent au monde phénoménal, et, particulièrement, à la sphère du moi. »

Extériorisées, ces images provenant d’un plan ou Arrière-monde neutre découvert spontanément ou par la vertu de pratiques ascétiques ont la particularité d’être perçues comme tout à fait concrètes, interagissant avec le corps ayant accédé à un état de transe ou de dissociation.

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Loin d’être des expériences purement subjectives, les visions sont donc à comprendre comme la possibilité d’un réordonnancement, d’un nouvel accord, entre plan terrestre et plan spirituel, âme corporelle et âme spirituelle, pour reprendre la terminologie de Morihei Ueshiba (1883-1969), fondateur de l’aïkido (lire les volumes intitulés Takemusu Aiki publiés aux Editions du Cénacle).

« Jung fait lui-même une expérience d’Imagination en 1933 lors d’un voyage à Ravenne, alors qu’il visitait le baptistère des Orthodoxes avec l’une de ses connaissances. Quelques jours après leur visite, ils s’apercevront, avec stupeur, que les mosaïques qu’ils avaient alors observées sur les murs du baptistère n’avaient jamais existé « réellement », mais étaient les fruits de leurs projections inconscientes. »

Pensons ainsi avec Bruno Traversi le Buisson ardent de la Bible, les visions de l’Ange Gabriel par les prophètes ou Marie, les phénomènes hiérophaniques d’Ouverture de la terre, de Roue en bois ou d’Etoiles dans le corps, comme ce qui apparaît au voyant (l’homme-temple pour Corbin), c’est-à-dire à tout être saisi par l’Imagination en qui s’opère la rencontre entre le physique et le spirituel manifestant la présence d’un plan neutre agissant.

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Explorant la possibilité de créer de tels objets neutres, le chercheur a mis en place depuis plusieurs années des ateliers permettant d’étudier, à travers la danse Kagula Mai (transe collective du mandala), l’état de possession et de spontanéité autonome nécessitant la présence d’un centre ordonnateur appelé le coryphée (médium ou saniwa pour Ueshiba et son maître Deguchi) laissant émerger une structure géométrique archétypique (cercle ou carré) ayant toutes les caractéristiques d’un espace sacré propice au déploiement d’un agir merveilleux.

Ecoutons Henri Corbin (ouvrage Temple et contemplation) : « Voici déjà plusieurs générations en effet que l’homme occidental a mis en œuvre une ingéniosité inlassable pour s’enfermer dans ce monde-ci, pour clore soigneusement toute issue qui lui permettrait d’en sortir, quitte à se lamenter sur sa solitude, sur l’absurdité de sa condition, tout en refusant de s’apercevoir que ce sont ses propres philosophies qui l’en ont réduit là. Il entend bien rester au rez-de-chaussée, ignorer systématiquement qu’il y a ou qu’il pourrait y avoir des étages supérieurs. »

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L’opération alchimique abordée comme un paradigme (texte de Chrystel Delaigue) peut ainsi se penser/vivre comme une chance de dépassement du dualisme stérile, en passant du régime de l’imaginaire et de la fascination pour le monde sensible vécu sous la forme d’une occupation mentale à celui de l’Imagination et de l’Arrière-monde neutre comme présence renouvelée des figures anciennes et fondatrices permettant l’accomplissant du processus d’individuation.

 « Tout homme a en lui son pathmos, écrit Victor Hugo dans son Etude sur William Shakespeare. Il est libre d’aller ou de ne point aller sur cet effrayant promontoire de la pensée d’où l’on aperçoit les ténèbres. S’il n’y va point, il reste dans la vie ordinaire, dans la foi ordinaire, dans le doute ordinaire, et c’est bien. S’il va sur cette cime, il est pris. Les profondes vagues du prodige lui ont apparu. Nul ne voit impunément cet océan-là. Il s’obstine à cet abîme attirant, à ce sondage de l’inexploré, à ce désintéressement de la terre et de sa vie, à cette entrée dans le défendu, à cet effort pour tâter de l’impalpable ; à ce regard sur l’invisible, il y revient, il y retourne, il s’y accoude, il s’y penche, il y fait un pas, puis deux, et c’est ainsi qu’on pénètre dans l’impénétrable, et c’est ainsi qu’on va dans l’élargissement sans bornes de la condition infinie. »

Comprenons que si le retournement du regard est de l’ordre de l’effroi, il peut aussi être une possibilité de réparation, et de félicité.

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Bruno Traversi, Alexandre Mercier, Chrystel Delaigue, Fabien Ribery, L’Arrière-Monde ou l’inconscient neutre, Physique quantique et Psychologie des profondeurs selon W. Pauli et C. G. Jung, préface d’Antonio Sparzani, Editions du Cénacle de France, 2018, 246 pages

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Se procurer Le corps inconscient

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Se procurer Takemusu Aiki volume 1

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Se procurer Le corps et le sabre selon Ueshiba Morihei

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