Lolita, femme fatale, par Guillaume de Sardes, photographe, écrivain

Fragments 2012 IV
© Guillaume de Sardes

Essayiste (Nijinski. Sa vie, son geste, sa pensée, 2006) romancier (Le Nil est froid, 2009, Le Dédain, 2012, L’Eden la nuit, 2017), Guillaume de Sardes se situe aussi dans la tradition française des écrivains-photographes.

Pour sa dernière programmation, Jean-Luc Monterosso lui offre le bel espace de la MEP (Maison Européenne de la Photographie, Paris) afin d’y exposer une série superbe d’inspiration barthésienne, Fragments d’une histoire d’amour, objet également d’un livre éponyme publié par les éditions Hermann.

Pour Guillaume de Sardes, la réalité, fût-elle la plus intime, sensuelle, voire pornographique, n’est vraiment désirable que si elle est aussi un territoire de fiction, ouvert sur l’ailleurs, la différence, les métamorphoses.

C’est peut-être parce qu’elle est un organisme chimiquement vivant que la photographie semble si apte à saisir l’aura des êtres et des choses.

Un amour naît, se déploie, se déplace, se déchire, meurt. En restent quelques images au parfum de nostalgie et de beauté enfuie.

Chez Guillaume de Sardes, la délicatesse est sans nul doute l’une des formes les plus aiguës du désir amoureux.

Fragments 2014 III
© Guillaume de Sardes

 

Vous exposez à la Maison Européenne de la Photographie (MEP) du 7 mars au 20 mai 2018 Fragments d’une histoire d’amour, à l’occasion de la dernière programmation de Jean-Luc Monterosso, son directeur. Comment voyez-vous votre place dans la photographie française contemporaine ?

Une des spécificités de la photographie française, peut-être même la seule, est son lien à la littérature. De grands écrivains comme Bernard Lamarche-Vadel ou Roland Barthes s’y sont intéressés. Surtout, il existe en France une tradition d’écrivains-photographes : Hervé Guibert, Claude Simon, Denis Roche, Jacques Henric, Edouard Levé, Raymond Depardon, Alain Fleischer, Michel Houellebecq, etc. Une tradition si ancienne qu’elle remonte à l’invention de la photographie, au milieu du XIXe siècle, avec Maxime Du Camp. Si je devais me situer, ce serait sans doute dans cette lignée.

Je ne peux pas m’exprimer à sa place, mais je crois que c’est une idée partagée par Jean-Luc Monterosso. C’est un des commissaires qui s’est le plus intéressé à cette tradition des écrivains-photographes. Dans la grande exposition rétrospective, La photographie française existe, je l’ai rencontrée, qu’il a conçue à l’occasion de son départ, il a réuni les écrivains-photographes dans une même salle. Ma propre série est un écho contemporain de leur travail.

Pour concevoir cette exposition, comment avez-vous travaillé avec votre commissaire, Jean-Luc Soret ?

Quand Jean-Luc Monterosso m’a proposé d’être exposé à la MEP, j’avais déjà une idée précise des formats, de l’encadrement, etc. La discussion avec Jean-Luc Soret a donc essentiellement porté sur l’accrochage et le texte de salle. Comme nous sommes immédiatement tombés d’accord, nous avons surtout parlé d’art en général ! Ses goûts sont originaux et il pense le médium photographique en lien avec l’art contemporain et les nouvelles formes. Nos échanges m’ont beaucoup intéressé. Je respecte l’intelligence, aussi a-t-il été très facile de lui faire confiance.

Vos histoires d’amour pour des femmes, pour une femme unique et peut-être multiple, sont-elles aussi des histoires d’amour pour des lieux (Lille, Marseille, Rome, Berlin, Barcelone, Naples, lac de Côme, Varèse, Arcachon) ? Un voyage sans histoire d’amour possible vaudrait-il d’ailleurs la peine d’être entrepris ?

Il y a une géographie amoureuse. On n’aime pas de la même manière à Lille qu’au bord du lac de Côme. L’atmosphère est différente et les images que l’on fait aussi. Je suis par ailleurs convaincu que le voyage est un révélateur. On ne connaît pas une personne tant qu’on n’a pas voyagé avec elle.

Le voyage est étroitement lié à mes photographies. Je n’ai jamais avec moi d’appareil photo quand je suis à Paris. Je ne fais des images presque qu’à l’étranger. Être ailleurs ouvre une parenthèse dans le quotidien : la fiction commence.

Cherchez-vous par la photographie à prolonger l’instant amoureux, ou à le diffracter en une multitude d’amorces de fictions ?

C’est une question intéressante et complexe. J’ai l’impression de prolonger l’instant amoureux en le faisant entrer dans la fiction. À mes yeux, une histoire d’amour vaut autant par la représentation que l’on s’en donne qu’en elle-même.

Pourquoi avoir souhaité placer votre série de photographies sous la douce autorité de Roland Barthes (Fragments d’un discours amoureux), plutôt que sous celle de Stendhal (De l’amour) ?

Parce que Stendhal n’a jamais écrit sur la photographie. Il meurt en 1842 à peu près au moment de l’invention du daguerréotype. Barthes au contraire est l’auteur de La Chambre claire, un essai dont j’aime l’élégance et la sensibilité. C’est un des écrivains et critiques que je préfère. Son œuvre m’a influencé. Le titre que j’ai donné à mon exposition est une manière de lui rendre hommage.

Quand a eu lieu la rupture, l’image est-elle de l’ordre d’une tentative de réélaboration de l’amour, entre fascination pour la femme désirée, perdue, et volonté de remonter à la source de l’échec pour chercher à le comprendre, ou de l’ordre d’une délectation morose quant au sublime du ratage ?

Rien de tout ça. C’est plutôt de l’ordre de la nostalgie, une manière de saluer cette femme (et cette artiste) que j’ai tant aimée et admirée.

Fragments 2015 II (porn)
© Guillaume de Sardes

Qu’est-ce que l’amour en Occident à l’époque de la reproductibilité technique des images ? Un summum de photogénie ?

L’amour reste la grande question. Mais je crois qu’elle se pose davantage par opposition à la pornographie. Où passe la frontière ? Car il y a dans l’amour une part de pornographie qu’on ne peut pas éluder…

Que représente pour vous la forme du roman-photo ? Le double travail de Marie-Françoise Plissart/Benoît Peeters sur le récit photographique a-t-il pu vous inspirer ?

Je connais le travail de Benoît Peeters et j’ai beaucoup apprécié l’exposition « Roman-Photo » de Frédérique Deschamps au MuCEM. C’est un des genres réputés « mineurs » qui m’intéresse. Mais ma série Fragments d’une histoire d’amour n’en est pas inspirée. Si je devais reconnaître une influence, elle serait à chercher du côté d’Allen Ginsberg, dont j’aime les tirages annotés. Il a photographié toute la Beat Generation.

Fragments 2015 IV
© Guillaume de Sardes

À quel moment décidez-vous de photographier en couleur ?

La nuit, je photographie le plus souvent en noir et blanc. Le jour, cela dépend. Il y a des lieux, des vêtements, des lumières, qui appellent la couleur. Celle-ci donne à l’image un caractère plus pictural. Pour moi, une image est un petit récit. Tout dépend de ce que je veux dire.

Que se passe-t-il dans l’instant du fétichisme, qui est l’une de vos tentations ?

Le fétichisme est une narration. Avec lui le roman commence…

Votre désir ne trouve-t-il pas son chemin entre mise en scène de la femme aimée et simplicité bouleversante de la quotidienneté ?

J’aime l’idée de finir un entretien sur une question.

Propos recueillis par Fabien Ribery

Fragments-d-une-histoire-d-amour

Guillaume de Sardes, Fragments d’une histoire d’amour, préface de Patrick Mauriès, éditions Hermann, 2018, 64 pages

Editions Hermann

Guillaume de Sardes // Photography

Fragments d’une histoire d’amour, exposition à la Maison Européenne de la Photographie (Paris), du 7 mars au 20 mai 2018

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