La force du fragile, par Kate Barry, photographe

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© Kate Barry / Gallois Montrbun & Fabiani

Le travail photographique de Kate Barry, artiste d’une grande délicatesse décédée en 2013, s’est déployé dans deux directions principales, moins antagonistes que dialogiques : des portraits de célébrités et des paysages de peu, issus de l’infra-ordinaire.

Des fissures dans le sol, des herbes folles, des traces infimes, des organisations formelles inattendues nées du hasard de la rue.

Des espaces apparemment vides ou abandonnés, mais où la vie reprend ses droits.

Un sentiment de déréliction et de catastrophe, mais un mystère d’être plus profond que les effondrements apparents.

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© Kate Barry / Gallois Montrbun & Fabiani

A l’été 2007, Kate Barry entreprend un voyage dans le sud des Etats-Unis sur les traces de la nouvelliste Flannery O’Connor. L’écrivain Jean Rolin l’accompagne, qui lui rendra hommage en 2015.chez P.O.L. avec Savannah, livre par lequel j’ai découvert cette belle âme, avant de remonter le temps et de découvrir Dinard autobiographie immobilière (Editions La Table ronde, 2012), toujours avec Jean Rolin.

Un livre consacré à son œuvre attentive à la force du fragile (réalisée entre 2002 et 2008) permet de mieux connaître son esthétique tout à la fois discrète et vibrante de sensibilité.

Kate Barry photographie des rapports, le dialogue secret entre les choses, réactivé au moment du montage de ses images, dans une exposition, un livre.

Sa recherche est de l’ordre d’un étonnement permanent dans la découverte des chemins inaperçus que l’œil révèle, entre des pierres, des dalles que les pieds ont élimées.

 

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© Kate Barry / Gallois Montrbun & Fabiani

Il y a en elle du funambulisme, une façon de traverser le paysage dans une claudication que l’appareil photographique permet d’oublier.

Le quotidien est d’une drôlerie froide dont on peut souffrir, avant que de tenter de la célébrer en quelques images modestes.

Apparaît ici la beauté de la fadeur dans un regard presque japonais.

Assemblant ses photographies par couleurs et échos formels, Kate Barry construit des possibilités de satori, sauvant en représentation ce que nous négligeons de voir, craignant que la banalité ne soit que perte, quand elle peut être d’éveil fin.

Le langage de la nature, jusque dans ses débordements urbains, ne demande pas à être déchiffré, simplement accueilli avec une sorte d’indifférence mettant à distance le moi pour tenter d’établir un lien plus ample avec le monde que celui que permet la seule habileté psychologique à le comprendre sans l’embrasser véritablement.

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© Kate Barry / Gallois Montrbun & Fabiani

Lorsque le sentiment de solitude étreint le cœur, on peut chercher à voir dans les tas de pierres concassées bordant le chemin des matériaux pour une renaissance future.

Kate Barry aimait beaucoup Flannery O’Connor (1925-1964).

J’ouvre donc pour elle Les braves gens ne courent pas les rues, et plusieurs autres nouvelles, afin de lui offrir, par-delà la mort, quelques phrases messagères :

« Jésus est le Seul qu’a ressuscité les morts, poursuivit le Désaxé, et Il n’aurait pas dû faire ça. Il a tout désaxé. S’Il a vraiment fait ce qu’Il a dit, y a plus qu’à tout envoyer promener et à Le suivre. S’Il l’a pas fait, y a plus qu’à profiter à plein des quelques minutes qui vous restent – tuer un gars, brûler sa maison, ou lui fait une autre vacherie. Y a pas de plaisir ailleurs, dit-il d’une voix qui grinçait de hargne. »

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© Kate Barry / Gallois Montrbun & Fabiani

« Mrs. Pichard prit une binette appuyée au mur de la maison et fit sauter une herbe qui avait poussé entre deux briques de la cheminée. « J’pense bien qu’elles vous manquent pas », dit-elle, d’une voix que le dédain rendait un peu plus nasillarde que d’ordinaire. »

« La fillette passa de la chambre à coucher de droite à celle de gauche, et son regard plongea sur la pelouse où se trouvaient les trois fauteuils blancs et un hamac rouge, tendu entre deux noisetiers. C’était une fille de douze ans, un peu forte, avec un teint pâle, des yeux plissés, et une grande bouche aux dents soutenues par un arc d’argent. Elle se mit à genoux devant la fenêtre. »

« Une houle d’applaudissements déferla sur la salle, et ce fut à ce moment précis que Sally Poker regarda ses pieds et découvrit que, dans sa précipitation et son énervement, elle avait oublié de changer de chaussures : deux gros souliers marron de cheftaine saillaient sous le bas de sa robe. »

« Femme ! est-ce que tu regardes parfois en dedans de toi-même ? Y regardes-tu parfois pour voir ce que tu n’es pas ? »

A Good Man Is Hard to Find.

A Circle in the Fire.

A Late Encounter with the Enemy.

Good Country People.

The Habit of Being.

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Kate Barry, The Habit of Being, textes de Kate Barry, Marie Darrieussecq, Jean Rolin, éditions Xavier Barral et LE BAL, 2017, 160 pages – 260 photographies couleur

Témoignage de Marie Darrieussecq : « J’ai gardé de Kate une image festive et drôle. Les gens dansaient et s’agitaient autour de nous et elle me parlait inlassablement de ses chats. J’avoue qu’au bout d’un moment, je cessais de l’écouter pour la regarder. J’étais absolument subjuguée par son charme. »

Editions Xavier Barral

Gallois Montbrun & Fabiani

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Flannery O’Connor, Les braves gens ne courent pas les rues et autres nouvelles, traduit de l’américain par Henri Morisset, Folio Bilingue, 2018, 240 pages

Site Folio

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Se procurer The Habit of Being

Se procurer Les braves gens ne courent pas les rues

Se procurer Savannah

Se procurer Dinard, Essai d’autobiographie immobilière

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