Tu te souviens de cette histoire ?, par Jean-Paul Curnier, philosophe, écrivain

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Décédé en août 2017, le philosophe et écrivain Jean-Paul Curnier continue élégamment de nous donner de ses nouvelles depuis l’au-delà, par les pensées des meilleurs passeurs (Yannick Haenel, Michel Surya), et par la publication d’un ouvrage inattendu aux éditions Lignes, Par-dessus tête.

Consacré à son œuvre littéraire méconnue, hormis le volume Peine perdue (Léo Scheer, 2002), cet ouvrage commence par un texte éblouissant, Ici et ailleurs, une nouvelle écrite à la première personne ouvrant sur un récit enchâssé.

Un couple au bord de la rupture dans une voiture la nuit, une histoire qui se lève, comme un dérivatif, une façon de déjouer la tension, « une brèche dans l’épaisseur du temps ».

Les mots entrent dans l’atmosphère, la changent, électrisant l’esprit, gagnant en profondeur de mystère ce qu’il perd en petitesse de psychologie.

Le récit est un désir, une érotique : « Prends ton temps, tout le temps qu’il faudra, mais raconte-la moi sans rien oublier, sans faire comme si je savais. »

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Un homme apparaît, hébété, amnésique à la suite d’un accident sur une plateforme pétrolière.

Sa femme est devenue une « étrange créature », une « étrangère délurée ». Ses enfants lui sont inconnus.

Qu’ont en commun ces êtres réunis ? Quelle mémoire partagent-ils ? Quels visages ?

Pour sauver l’amour, peut-être faut-il se raconter des histoires, ou oublier qui est l’autre pour ne retrouver que la vérité de son corps, et confondre conjugalité avec adultère : « Toujours comme sous la crainte d’une dissipation de l’enchantement où il était, il éprouvait le besoin de s’offrir à elle, de n’être qu’attention pour elle. Une intimité profonde et malicieuse, comme un envoûtement, lui arrachait des sourires de tendresse qu’elle rendait avec une grâce de jeune fille. Il lui semblait que tout de cette situation devait être vécu, il y était disposé, et depuis son entrée dans la salle de bains, le spectre de son épouse [qui est donc la femme qu’il caresse à présent] n’avait plus repointé le nez. »

La coda se fait alors vertigineuse : et si l’histoire de cet homme n’était autre que la nôtre ?

Redon Odilon - Femme avec un voile - 1895

Le déphasage, voilà donc le régime ontologique des personnages de Jean-Paul Curnier, silhouettes absurdes porteuses d’une « incommunicabilité heureuse », sous-titre d’un autre récit L’extrême ordinaire, faisant suite aux tableaux d’Avant que ça commence, teintés d’une drôlerie beckettienne, et d’une stupeur bouffonne que soulève une omniprésente logique de paradoxes : « Un échec total, ça peut cacher une réussite qu’il vaut mieux ne pas montrer ! »

L’oubli est une puissance de savoir, le départ marque une arrivée, et les mains jointes dans l’instant de l’applaudissement une façon mécanique de tuer les moustiques.

Chez Curnier, donnant plusieurs fois à son narrateur une voix féminine, on commence donc par l’envers, le ratage par exemple, qui inaugure de grandes félicités.

Le vers est-il l’aboutissement de la prose la plus réussie ou le commencement de l’écriture ?

L’amour au supermarché, c’est de l’extrême ordinaire, une frange d’impossible, une preuve d’union.

Les tableaux de Curnier sont des petits poëmes en prose d’un flâneur urbain, godardo-truffaldien :

« Elle a dit : / « Mais à quoi ça ressemble maintenant tous les deux, / à quoi ça ressemble tout ça ? »

J’ai dit, je me souviens : « A rien… / Mais c’est quand même mieux que ce qu’on a connu » »

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Jean-Paul Curnier s’intéresse donc à la question du couple comme entité métaphysique, héroïque, et hautement comique.

L’après-midi, dans un hôtel d’Espagne, c’est la répétition des gestes et des mots dans la touffeur, un long blanc phrasé à la façon du grand Ernest Hemingway, l’étirement du temps jusqu’à l’éclatement, les phonèmes comme des grenades.

« Elle a dit : « Je vis avec un autre homme tu sais ? » / Ça m’a échappé, j’ai répondu : « Moi aussi ! » »

On reste ensemble, on pleure, on est attachés. Nostalgie de premiers moments qui n’ont probablement pas existé.

La chanson n’en finit pas.

On est séparés ensemble.

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Extrait du journal La vie recommencée, page du mardi 4 août (au camping) : « Ma visite du camp l’a confirmé, je suis bel et bien le seul à être ici. J’en ressens plus fortement encore la pression des regards que je sens se poser sur mon dos, sur mes affaires, sur mon installation, sur mon sommeil. Je suis sans doute aussi celui qu’on ne craint pas de regarder : un objet insolite, je suis la seule chose à voir. »

Tant de vigilance forme un livre, les méandres d’une rivière calme comme un lointain jour de deuil, une impression de catastrophe et d’abandon, un lent naufrage que rédime la légèreté d’un song ultime : « so far, so far, a man / so far, so far, si loin / Here, just here / just here and nothing else, nowhere. / Just here together in this light, / again »

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Jean-Paul Curnier, Par-dessus tête, éditions Lignes, 2018, 192 pages

Editions Lignes

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