Sur le fil du rasoir, par Agnès Geoffray, photographe

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©  Agnès Geoffray

Que reste-t-il de la réalité observée une fois que les paupières sont fermées ?

Cette interrogation fait l’objet d’une travail photographe d’Agnès Geoffray, sur lequel le critique d’art J. Emil Sennewald a posé des mots très justes dans un livre intitulé Before the eye lid’s laid, publiée par les éditions belges La Lettre volée.

Agnès Geoffray s’intéresse à la force des images comme à leur précarité, cherchant par une esthétique de collage, d’assemblage, à en révéler les potentialités, les résonances, voire les hantises, et à les déplacer afin de les rendre libres de tout contexte.

L’hétérogénéité de son dispositif construit des temps de suspens, auxquels correspondent les gestes arrêtés de ses personnages, comme une façon d’entrer par la chorégraphie dans la dimension archétypique de l’existence.

Emil Sennewald, critique d’art, professeur de philosophie, chercheur, a reçu le prix AICA France de la critique d’art 2016, pour son regard et son approche critique sur votre travail artistique. Comment avez-vous été amenés à travailler ensemble ?

Je connais Emil depuis de nombreuses années. Après dix années passées hors de France, il fut l’une des premières personnes du milieu de l’art que j’ai rencontrée. La précision de ses mots, la justesse de son regard, et sa capacité à ouvrir de nouvelles perspectives à mes recherches ont permis que cette rencontre se transforme en amitié et en compagnonnage, jusqu’à ce projet commun Before the eye lid’s laid qui nous a réjouit tous les deux. Cela a été une joie de construire ce projet éditorial et d’exposition ensemble. Ce va-et-vient riche entre critique et artiste.

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©  Agnès Geoffray

Comment comprendre cette expression « Avant la pose des paupières » ? S’agit-il de garder les yeux ouverts, jusqu’à pénétrer dans une sorte d’espace hallucinatoire où les images surgissent comme des fragments d’inconscient ?

Emil a suggéré ce titre magnifique inspiré de La Panthère de Rainer Maria Rilke, au vu de mes images parfois inquiétantes voire violentes. Il a pensé l’acte de fermer les paupières comme ultime acte de résistance face à un trouble, une souffrance. Mais une fois les paupières closes que reste-t-il ? L’image se désagrège-t-elle ? Est-elle sans cesse réinventée ? Disloquée et recomposée ?

Il y a dans votre livre une dimension double, à la fois foraine (les équilibristes, des jeux d’acrobates, du mime) et tragique (des fils de fer barbelés, des atrocités). Pourquoi créer une telle tension entre des polarités apparemment antagonistes ?

J’aime interroger et sonder la porosité des images, mêler différents registres, parfois antagonistes, anachroniques, pratiquer un art de l’assemblage et du montage, pour provoquer et déplacer chaque image, en révéler une signification enfouie et pourtant bien présente.

La récurrence de la figure de l’acrobate est plus symptomatique de la résurgence de la figure du suspens, qui traverse tout mon travail, plutôt qu’un attrait particulier au monde forain. Le suspens, l’équilibre précaire, le vertige et la notion de péril, qui entoure le funambule, ne cessent de me fasciner et ainsi d’être interrogés.

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©  Agnès Geoffray

Plus généralement, votre travail est attentif à la disposition des corps dans l’espace, comme des instantanés de danse. Assumeriez-vous cette approche de votre esthétique par la chorégraphie ?

Vous pointez exactement mes récentes recherches, qui prendront corps dans ma prochaine exposition personnelle à la Galerie Maubert en septembre 2018. Depuis longtemps mes images convoquent une survivance de gestes, d’images archétypiques qui puisent leur source dans un répertoire hétérogène, révéler l’ambivalence de ces postures constitue le coeur de mon travail. De l’adresse au corps aux corps dressés, je m’attache depuis longtemps à sonder le corps sous influence. Et depuis peu s’est immiscée la notion élargie de chorégraphie dans des figures les plus paradoxales, la danse comme un filtre qui permettrait d’appréhender et de réinterroger nos gestes, des plus quotidiens aux plus inconcevables.

Ne s’agit-il pas de construire par chacune de vos images des théâtres d’apparition ?

Je parlerai plus d’évocation. Mais oui cela renvoie indéniablement à l’apparition.

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©  Agnès Geoffray

Vos images proviennent de sources différentes. Comment avez-vous organisé le collage/montage/assemblage de votre livre ?

Ce montage s’est principalement articulé sur le dialogue entre mes images et les inserts critiques et poétiques d’Emil Sennewald. Emil tenait à certaines images, comme amorces de sa pensée critique, cela a été un échange constant entre ce que mes images évoquaient pour lui, et ce qu’un court insert pouvait initier comme image suivante. Nous avons navigué dans les possibilités qu’offraient mes images mises en scènes et mes images réappropriées et réactivées.

Fuite, peur, dépeçage, tentative de mise à distance par la hauteur, calme des mains invitant à entrer dans le noir : ne concevez-vous votre activité créatrice qu’au bord du précipice ?

Je dirai pour rebondir sur ce que j’énonçais plus haut : du suspens. De ces latences dans l’image qui permettent tous les possibles, et qui, malgré leur dimension trouble et inquiétante, ne sont pas un temps de fatalité, tout au contraire un temps de résistance.

Votre travail est aussi une réflexion sur la mémoire, le temps, la persistance ou non de la douleur. L’image d’une femme noire pendue flottant dans les airs tel un fantôme, strange fruit, est reproduite plusieurs fois, jusqu’à l’effacement. La notion de dette morale conduit-elle votre éthique de femme et d’artiste intranquille ? Craignez-vous l’indifférence ?

Je m’attache inlassablement à penser les images. Parfois à la croisée de mes recherches, j’en viens à interroger la persistance et l’intemporalité des figures de souffrances. Mais les repenser est aussi peut être les atténuer pour ne pas les figer pour l’éternité dans une posture victimaire, comme les libérer du double poids que l’image leur a infligé. Pour moi Laura Nelson une fois libérée de la corde qui a servi à la pendre, s’apparente plus à une figure mystique, à un ange plus qu’à un fantôme. Elle se rattache à une force surnaturelle.

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« Saint Antoine, converti par la vision des anges, était jadis bourreau » est une phrase inscrite dans votre livre. Croyez-vous en la possibilité de sortir de la nature criminelle de l’humanité par le pouvoir de retournement du regard que peut opérer l’art ?

Je crois en la nature projective de l’art, ainsi peut être en sa nature tout à la fois d’échappatoire et de transposition, qui pour moi suppose l’empathie. En cela certainement une ouverture.

Before the eye lid’s laid est votre quatrième livre publié aux éditions La lettre volée, à Bruxelles, après Ultieme Hallucinatie, Profond silence et Les Captives. Quelles évolutions percevez-vous dans votre travail ?

Peut être trop vaste question pour y répondre maintenant, je dirai une évolution faite de figures résurgentes qui hantent mon travail et que je nourris au gré de mes rencontres, questionnements, déplacements. Je m’aperçois que je ne réponds pas vraiment à la question… Le travail en évolution, je ne sais peut être pas l’arrêter.

Pourquoi avoir choisi pour la conception de ce livre le principe de la brochure non massicotée ? Le découpage possible des pages est-il une façon d’arrêter le temps de lecture pour favoriser la méditation, comme une création de moments de suspension ?

Il s’agit exactement de cela, ralentir le regard. Les graphistes de l’Atelier 25 (qui avaient collaboré au livre précédent Les Captives), ont trouvé la forme juste pour évoquer l’ouverture et la fermeture du regard, du diaphragme, cette apparition et disparition des images. Pour les révéler il faut faire acte : acte d’ouvrir, acte d’inciser. Renvoyant ainsi à tous les gestes conviés dans mon travail photographique.

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©  Agnès Geoffray

Vous avez été pensionnaire de la Villa Médicis de 2010 à 2011. Comment y avez conçu votre séjour ?

C’est lors de cette résidence qu’ont émergé tous ces questionnements autours du suspens, notamment à travers la série Les Suspendus, initiée par mes recherches romaines autour de la Peinture infamante. Cela a été un temps de recherche formidable.

Vous êtes professeurs à l’ESAL de Metz. Comment concevez-vous votre enseignement ?

Comme un partage et un passage de connaissances. Transmettre ma fascination pour l’image et ses résonances. Eveiller les regards.

Quels sont vos projets actuels ?

L’exposition Before the eye lid’s laid, présentée au CPIF en 2017, va circuler et trouver une nouvelle forme au centre d’art Le Point du Jour à Cherbourg. Elle sera visible le 16 juin 2018. Une participation à l’exposition L’envol à la Maison Rouge dès le 15 juin 2018. Et une exposition personnelle Battling with the wind à la Galerie Maubert dès le 7 septembre 2018, qui interrogera la notion du chorégraphique.

Propos recueillis par Fabien Ribery

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Agnès Geoffray et J. Emil Sennewald, Before the eye lid’s laid, coédition La lettre volée/AICA France, 2017, 224 pages. Conception graphique : Atelier 25  

Site d’Agnès Geoffray

La Lettre volée

AICA France

Atelier 25

 

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