Une vie ordinaire, par Paol Keineg, poète

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« Le temps est beau, on voit les clochers de Hanvec et de Rumengol, et moi j’écrase les doryphores à deux pieds avec le sentiment exaltant d’écraser l’infâme. »

Paol Keineg n’a pas besoin de jouer au poète pour en être entièrement un.

Lorsqu’on connaît la sensation poétique de l’existence, sa fragilité, son inouï, sa drôlerie, et le besoin rageur de l’exprimer, aucun doute, le song est là pour longtemps, indéracinable, miracle et damnation à la fois.

Œuvre est un mot trop peu prétentieux pour désigner le travail des jours et des nuits de Paol Keineg, il assomme.

Mieux vaudrait utiliser le terme pensée, ou traversée, ou navigation, ou dialogue, ou murmure, pour cet observateur des alouettes du pays de l’Aulne et de l’incommunicabilité pas toujours si malheureuse entre les humains.

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Son dernier recueil, Des proses qui manquent d’élévation (Obsidiane, 2018) ne manque pas d’ironie, ni de douce cruauté, ni de désespoir, ni de bonté.

Chez Keineg, Sisyphe est un pêcheur au bord d’un étang, un front collé à une vitre, une femme aux seins coupés, une petite fille sous un pommier.

Chez Keineg, il y a l’enfance dans les champs, et le monde intact près du terrain de football, et la langue bretonne, et le français, et l’anglais, et tout le génie des paroles vivantes.

Chez Keineg le camusien, Marilyn Monroe est blonde et brune et rousse : « On les présente comme une fatalité : les langues meurent, les civilisations sont mortelles. Je réponds : ouais, quand elle est programmée, la mort d’une langue est un crime contre l’humanité. Je peux être avare de paroles, me taire complètement, mais la langue qu’on force à mourir est ce qui fait que jamais je ne serai un poète français. Oui, j’écris dans la langue de l’empire et je n’ai pas honte de mes relations internationales, but my heart belongs to Mommy. »

Ou, derridien : « J’ai vécu heureux parmi les alloglottes et les polyglottes, et tout monolinguisme est un impérialisme. »

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Aucun passéisme, mais une façon d’embrasser la vie avec simplicité, rage, culture, lyrisme.

« On peut rester salement attaché au lyrisme de l’automne et n’avoir qu’une envie, massacrer les écureuils. »

Les temps se mélangent, l’enfance, c’est demain, ou peut-être après-demain, et la grammaire une stratégie de maître.

« Quand j’y réfléchis, je n’ai pas assez travaillé à la corruption du français. »

Tel les Papiers collés de Georges Perros, Des proses qui manquent d’élévation est une mosaïque de réflexions, des assemblages modestes et profonds, des confessions de mentir-vrai, des rudesses tendres et définitives : « Aujourd’hui je suis assis à la maison et je me fous de savoir ce qu’est la poésie. »

Partir dans les bois, ouvrir une boite de sardines, puis Les Rêveries du promeneur solitaire, tacher un peu les pages d’huile jusqu’à ce qu’en transparence apparaisse l’âme, ou la déchirure, ou rien.

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Qui lit encore de la poésie ? Pourquoi encore semer des catachrèses ?

Qu’est devenu le rêve de l’avènement du prolétariat et des enfourchés ?

A 70 ans, est-on un jeune ou vieux con ?

Ce qui vient sur la feuille est-il un dernier incipit ou un premier excipit ?

Comme souvent chez Keineg, il y a des vaches, des merles, des corneilles, des chats, des mouches, tout un peuple d’yeux généralement indifférents à la petite race humaine.

Il y a des enterrements, des histoires d’enfance, et la beauté zutique de l’infraordinaire.

Il y a une tante à la gorge splendide, qui ne se lave pas, parle breton toute la journée, et qui n’est pas à vendre.

Il y a des sous-conversations, avec Albert Camus, Jacques Derrida, Georges Perros, Kenneth White (Ecrire un poème chinois), et les auteurs pour qui le subjonctif n’est pas un instrument de domination.

Le fil est trop court, et la prise trop basse. Paol Keineg s’agenouille, branche le moulin électrique puis prépare un café.

Nous nous attablons, il y a des crêpes, des bons livres (Adonis vient d’arriver par la poste), du silence, et une vue sur le jardin.

« A la moindre transmission de mots, je m’efforce de croire à la liberté. »

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Paol Keineg, Des proses qui manquent d’élévation, dessin de Nicolas Fedorenko, Obsidiane, 2018, 110 pages

Site des éditions Obsidiane

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Se procurer Des proses qui manquent d’élévation

 

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