Saturne éditions, une utopie de poche, par ses créateurs, Manu Jougla et Robin Sandré

 

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© Gregory Dargent

Les bonnes nouvelles arrivent tous les jours, ainsi, sous boitier comprenant trois livres, l’étonnant, humoristique, parfois cruel, et très tendre Every Sperm is Sacred, de Thomas Krauss, publié chez Saturne édition.

J’ai souhaité immédiatement me rapprocher de ses fondateurs, Manu Jougla et Robin Sandré, pour les interroger sur la raison et le fonctionnement de cette nouvelle planète éditoriale.

On a peut-être en tête le Saturne dévorant un de ses fils, de Goya.

Imaginons ici avec leurs créateurs que Saturne est un enfant apprenant à ses parents à grandir en les déroutant par ses expériences, et s’amusant à leur faire peur pour leur apprendre un peu la vie.

Manu Jougla a répondu à mes questions, réponses relues et validées par son compère.

Que cette aventure éditoriale nous exalte longtemps encore !

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© Thomas Krauss

Vous êtes le cofondateur de Saturne éditions, qui est une jeune maison d’édition. Pourquoi ce nom et quelle est votre ambition ?

Saturne vient de d’un ancien projet BD que j’ai eu avec Robin Sandré qui est le cofondateur de la maison d’édition. Il était au dessin et moi au scénario. Quand on a commencé à discuter du projet de devenir éditeur, le nom est tout naturellement revenu et a été adopté à l’unanimité. Dans Saturne, il y a donc un vieux projet en commun mais aussi la dimension symbolique que porte Saturne, cette idée d’éternel recommencement, une figure mythologique double, négative et positive, celui qui dévore ses enfants mais qui est aussi le dieu de l’Âge d’or.  Plus que d’ambition je parlerais de désir, le désir de faire (comme des artisans) les livres que l’on a envie de lire. Saturne va fonctionner autour de deux pôles, la photographie et l’illustration et nous publierons les livres et les auteurs que l’on aime avec nos petits moyens mais de qualité.  Et pour en revenir à Saturne, quand on regarde nos deux premiers projets, Every sperm is sacred de Thomas Krauss déjà sorti et H de Gregory Dargent qui paraîtra à l’automne 2018, on peut se rendre compte que l’on reprend la dialectique que porte en elle la figure de Saturne, ce n’est pas conscient mais avec le recul ça saute aux yeux, on pourrait dire que ESIS c’est la face lumineuse de Saturne (celui de l’Âge d’or) là ou H sera sa face sombre (Saturne dévorant ses enfants) et c’est dans cet aller-retour que l’on veut inscrire notre travail d’éditeur, sans forcément se mettre de barrière. Un éloge de la vie et de la beauté tout en gardant un point de vue dénonciateur sur le monde tel qu’il avance.

Le projet de créer une telle structure correspond-il à un besoin de sortir de la solitude du photographe que vous êtes aussi pour une tentative de dialogue à plusieurs, ce à quoi correspond par ailleurs votre participation au projet 1010 (dont L’Intervalle a rendu compte récemment) ainsi qu’à celui de la revue Halogénure ?

Que ce soit Halogénure, Saturne ou plus récemment 10.10, il s’agit d’aller voir les autres et essayer de construire des choses en commun.  Mais ce n’est pas pour combattre la solitude du photographe car de mon point de vue, c’est un positionnement qu’il faut chérir et cultiver. C’est plus pour arpenter d’autres territoires et voir ce qu’on peut y faire en compagnie de gens qu’on apprécie. Halogénure par exemple est un projet qui m’a énormément apporté dans ma pratique personnelle mais surtout humainement. Parce que, mine de rien, fabriquer une revue photographique, c’est compliqué et chaque numéro est un vrai combat (artistique et financier). J’en profite donc pour dire à quel point l’équipe d’Halogénure, Benoit Capponi, Jean Fournier, Aurélien Hubert, Julia Lopez et Simon Vansteenwinckel (sans oublier Sabrina Biancuzzi et Annakarin Quinto qui animent des rubriques récurrentes), sont des gens précieux et pétris de talent.

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© Gregory Dargent

Pourquoi avoir choisi d’inaugurer votre catalogue par le livre Every Sperm is Sacred, de Thomas Krauss, recueil rassemblant trois histoires élaborées à partir de photographies de famille de leur auteur, Aucun lien, No Pain, No Gain, Bienvenue chez les Ch’tis ? Y a-t-il selon vous un ordre de lecture ? Est-ce un feuilleton ?

La décision de publier Thomas vient avant tout (encore une fois) d’un désir, je connais son travail depuis quelques années maintenant, je l’ai vu évoluer au fil du temps et j’ai toujours énormément aimé son regard, son humour, sa liberté et son intelligence dans sa manière de raconter l’enfance. Donc quand avec Robin on a commencé à réfléchir à notre premier bouquin, on s’est mutuellement proposés de nombreux travaux que l’on avait envie de voir sur papier et quand le travail de Thomas est arrivé sur la table, ça a été une sorte d’évidence, c’était Every Sperm is sacred notre premier livre.  Il n’y a pas vraiment d’ordre de lecture, on peut lire chaque livret indépendamment des autres même si dans notre proposition éditoriale nous présentons un sens avec la course des spermatozoïdes. Oui clairement il y a une dimension feuilleton dans le travail de Thomas, il faut savoir que nous avons choisi ces trois histoires au sein d’un corpus beaucoup plus étendu de différentes histoires qu’il continue d’enrichir encore aujourd’hui. Feuilleton, chronique familiale douce-amère, roman photo tendance hara-kiri, c’est dans cette multiplicité de dimensions, dans cette forme un peu bâtarde (sachant que dans ma bouche cet adjectif est hautement valorisant, il n’y a rien de plus beau que les croisements et l’impureté) que l’imaginaire de Thomas trouve son équilibre et son intérêt.

Every Sperm is Sacred est un hymne à l’enfance, et aux rites qu’une famille peut inventer pour se sentir véritablement soudée. Cette façon de considérer la famille comme une petite planète fantasque vous touche-t-elle particulièrement ?

De par nos situations familiales à Robin et à moi, oui, forcément ça nous touche. J’ai trois enfants, lui en a maintenant quatre, donc voir tout ce joyeux bordel mis en scène par Thomas ne peut que nous toucher, cela nous renvoie à nos propres expériences personnelles. Mais au-delà de ça, je crois que ce qu’il y a de plus fort dans le travail de Thomas c’est sa façon d’interroger, sous des oripeaux rigolards, parfois grossiers (aucune connotation péjorative encore une fois j’ai un grand amour pour la grossièreté), notre relation à l’enfance en tant qu’adultes et comment elle peut nous nourrir et finalement nous faire grandir. Chez Thomas il y a cette croyance qu’ils ont plus à nous apporter que l’inverse, et je trouve ça très beau.

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© Gregory Dargent

Le tatouage et le perçage d’oreilles sont très présents dans le travail de Thomas Krauss. Vous considérez-vous comme des Indiens tatoués ?

Nous ne sommes ni Indien, ni tatoué mais ceci renvoie à une idée qui me plaît et qui est une réalité géographique et économique, qui est que sans le chercher nous sommes en marge, à l’extérieur du monde photographique et du monde artistique en général. On fait notre truc dans notre coin, loin des centres culturels et des grandes villes. On a très peu de réseaux comme on dit, mais on fait avec et ça nous va très bien. On a créé notre utopie de poche et ça nous rend heureux. Combien de temps elle existera ? on ne sait pas, mais c’est pas bien grave parce que pour le moment elle est là et c’est bien le principal.

La tonalité de cet ensemble est volontiers facétieuse. Le sérieux de la dérision anime-t-il votre projet éditorial à l’instar de ce livre ?

Il faut toujours faire les choses sérieuses avec dérision et décontraction, sinon on devient chiant. Donc, clairement, l’idée c’est de faire des livres qui ont du sens et des choses à proposer mais sans jamais croire qu’on est en train de révolutionner je sais quoi ou que notre travail est incroyable, juste faire les choses avec du cœur sans compliquer le propos pour faire intelligent.

Comment diffusez-vous cet ouvrage ?

Avec nos petites mains, notre énergie (par l’intermédiaire de notre site Internet) et en espérant que le bouche à oreille fasse son chemin. Et puis au coup par coup, quand on se décide à sortir de nos montagnes, on prend des exemplaires sous les bras et on va prêcher la bonne parole par monts et par vaux comme au début de l’été à Arles pour les rencontres.

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© Gregory Dargent

H, de Grégory Dargent sera votre deuxième livre en tant qu’éditeur (parution prévue à l’automne 2018). Comment présenter ce travail ?

Déjà je voudrais dire que nous sommes très chanceux et reconnaissants de pouvoir être les éditeurs du travail de Grégory. Ceci étant dit, H est un projet multiforme qui prend naissance aux confins du monde, dans les sables sahariens, du côté de Tamanrasset et Reggane. Là où il y a une cinquantaine d’années l’armée française a réalisé dix-sept essais nucléaires laissant les populations vivant en ces lieux (principalement des tribus nomades) à la merci des particules atomiques. Gregory est musicien de formation, son instrument de prédilection étant le oud. Pour ce projet il a décidé de mener deux fronts, l’un musical, l’autre photographique, pour rendre compte de ce qui reste aujourd’hui, en ces lieux oubliés de tous, des expérimentations atomiques de l’armée française. Saturne éditions s’occupe uniquement du volet photographique de ce travail qui prendra la forme d’un livre dont la sortie est prévue effectivement à l’automne 2018. Pour notre petite structure et notre économie aléatoire, c’est un gros projet et une vraie prise de risque, mais on y fonce tête baissée, le sourire aux lèvres car on y croit profondément. Gregory est un musicien expérimenté mais un jeune photographe, H est son premier vrai projet photographique, sa réussite et sa qualité sont donc d’autant plus exceptionnelles.  Son regard s’inscrit pleinement, pour moi, dans une famille de photographes que je chéris depuis longtemps et qu’Eyes Wild Open a magnifiquement mis en exergue avec l’expo au Botanique et le livre chez André Frère. Il emprunte un chemin entre le documentaire, l’intime et la poésie (encore une fois on retrouve cette dimension impure et mélangée) et essaie de traduire photographiquement la fission atomique et l’irradiation, recherchant dans ces lieux, à travers ces habitants et dans la matière de l’argentique, ce qui est resté des expérimentations atomiques. Le volet musical quant à lui va donner naissance à un disque chez le label bisonbison, Gregory a composé une pièce de 40 minutes qu’il joue en trio acoustique (Anil Eraslan au violoncelle, Wassim Halal aux percussions, Gregory au oud et Mathieu Pelletier au son) mais aussi une pièce solo de 20 minutes où il joue en live face à une projection des images de H (la première de cette pièce solo aura lieu au Cosmos d’Arles dans le cadre du boudoir2.0 d’Annakarin Quinto le 7 juillet prochain). Le disque paraîtra lui aussi à l’automne prochain. Le volet photographique et le volet musical marchent main dans la main mais sont véritablement deux regards et deux expressions différentes sur un même sujet.

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© Thomas Krauss

Les notions d’art populaire et de contre-culture sont-elles au cœur de votre approche de l’art ?

Oui absolument, j’ai toujours pensé qu’un bon polar qui est bien documenté et écrit avec talent en dira cent fois plus qu’une étude sociologique, qu’un livre de S.F peut être beaucoup plus subversif que n’importe quel écrit militant et que surtout il pourra toucher beaucoup plus de gens et ne pas se restreindre à un public déjà acquis à la cause. Il faut rendre la création la plus accessible possible mais sans jamais rogner sur la qualité pour être soi-disant plus grand public, car le « public » justement est intelligent, curieux, a soif de connaissance. Il faut juste trouver les bons chemins pour le rejoindre.  Ça me fait penser aux murs imaginés et composés par Mickael Ackerman pour EWO (j’y reviens encore), il a opté pour des tout petits tirages, encadrés avec des cadres qu’il a dû chiner ou fabriquer lui-même, quelque chose de très simple, de très beau et qui parle à tout le monde car dans ces deux murs il y a l’idée d’un album de famille, quelque chose de très intime et d’universel et tout à coup sa photographie qui est profondément radicale, noire, par certains aspects désespérée sur l’état du monde et qui pourrait faire peur à un public non averti, non connaisseur, trouve dans cet accrochage une douceur, une mélancolie qui peut emporter chacun d’entre nous. C’est cet équilibre qu’il faut trouver.

Propos recueillis par Fabien Ribery

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© Saturne éditions

Thomas Krauss, Every Sperm is Sacred, Saturne éditions, 2018 – coffret sérigraphié comprenant trois volumes, 150 exemplaires numérotés

Saturne éditions

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© Saturne éditions

Performance de Grégory Dargent – musique jouée live face à la projection des images de H, livre à paraître à l’automne 2018, au Cosmos d’Arles dans le cadre du boudoir2.0 d’Annakarin Quinto le 7 juillet 2018

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