L’espoir est un risque que nous devons courir, par Robert Adams, photographe

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Robert Adams,Sans titre, Our Lives and Our
Children, 1979-1982
© Robert Adams / Collection Centre national des
arts plastiques / Photo : Yves Bresson. MAM SaintÉtienne
Métropole, courtesy Fraenkel Gallery, San
Francisco and Matthew Marks Gallery, New York

La petite fille de la couverture du livre Our livres and our children, de Robert Adams (édition Steidl, exposition éponyme en cours à la Fondation Henri Cartier-Bresson) porte une robe blanche à collerette, des chaussures noires vernissées et tient d’un air grave un gobelet Pepsi. Elle apparaît dans l’ombre d’un adulte que nous ne voyons pas. Il fait chaud, nous sommes dans la rue, il y a tout un théâtre de silhouettes.

L’enfant est une infante de Velasquez marchant sous le soleil du Colorado, près de Denver.

Cette photographie est extraordinaire pour sa beauté et la tension qui la structure, parce que l’innocente demoiselle est déjà une cible pour les industries de la consommation de masse, et qu’elle est avant tout en danger de mort imminente : non loin de l’endroit de sa promenade se trouve Rocky Flats, une usine fabriquant des détonateurs au plutonium pour des bombes nucléaires et thermonucléaires.

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Robert Adams, Sans titre, Our Lives and Our
Children, 1979-1982
© Robert Adams / Collection Centre national des
arts plastiques / Photo : Yves Bresson. MAM SaintÉtienne
Métropole, courtesy Fraenkel Gallery, San
Francisco and Matthew Marks Gallery, New York

Entre 1979 et 1983, Robert Adams, dont on connaît les préoccupations écologiques et les inquiétudes concernant la santé publique à l’heure des pollutions généralisées, a photographié près de cette fabrique de désastres des passants, surtout des enfants et des adolescents, des parents, des couples âgés.

L’ambition est d’éveiller les consciences de ses spectateurs, en luttant peut-être contre sa propre délectation morose.

Tout est foutu, mais tout est encore possible.

Si la menace plane, et si l’ordre n’est qu’apparent, il est de notre devoir de protéger la simple possibilité de vie quand la catastrophe nucléaire menace d’annihiler toute présence vivante.

L’artiste a placé en exergue de son ouvrage, cette citation paradoxale de Bernanos : « L’espoir est un risque que nous devons courir. »

Quand l’environnement est à la fois poison et merveille, il faut parier sur la beauté.

Les photographies de Robert Adams effectuées pour la série Our livres and our children sont pour nombre d’entre elles d’une grande douceur, comme si l’artiste jetait sur l’humanité en péril un regard de profonde compassion.

Tout pourrait s’arrêter là, en un instant d’effroi et de chaleur intense.

Des cadavres bougent encore, il faut vite les embrasser avant qu’il ne soit trop tard.

Nous sommes aux Etats-Unis, où le crime organisé est une puissance politique.

Des mères et pères portent dans leurs bras leurs enfants, qui bientôt seront grands, marcheront, trébucheront, tomberont, se relèveront, à moins que le ciel ne leur tombe définitivement sur la tête.

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Robert Adams, Sans titre, No Small Journeys,
1979-1982
© Robert Adams, courtesy Fraenkel Gallery, San
Francisco and Matthew Marks Gallery, New York

Le philosophe allemand Günther Anders, pionnier du mouvement antinucléaire, appelle obsolescence de l’homme (titre de deux recueils majeurs publiés en 1956) l’empire de la technique lancée dans une course folle condamnant l’humanoïde terminal à ne plus jouer qu’un rôle subalterne, pire à se transformer en déchet (autre nom de l’ignominieuse expression de « ressource humaine ») de son propre vivant.

Chez Adams, la catastrophe est d’autant mieux montrée que les personnes dont il décide de garder l’image sont des condensés d’humanité – d’ordinaires bipèdes vaquant à leurs occupations photographiés systématiquement en noir & blanc et dans un même format carré.

Le terme de série prend ici tout son sens, quand non loin de là, dans l’inaperçu du vaste plan-séquence du désastre à venir que construit le photographe, une usine joue le rôle du serial-killer.

Le peuple est beau, qui pique-nique, caresse son chien, fait du shopping, bavarde à la devanture d’un magasin, attend le bus, se tient la main.

Le peuple est inquiet, dont le visage pressent une nouvelle extermination de masse.

Un photographe est là, dans la rue, avec tous, faisant de toute la force de son regard une alerte fondamentale, afin d’éviter que l’épouvante latente imprégnant ses images ne se transforme en un amas de cendres fumantes très concrètes.

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Robert Adams, Our livres and our children, Steidl, 2017, 128 pages

Steidl

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Exposition éponyme à la Fondation Henri Cartier-Bresson (commissariat Agnès Sire), du 16 mai au 29 juillet 2018

Fondation Henri Cartier-Bresson

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