Le ratage ne s’improvise pas, par Christophe Esnault, écrivain

Gustave_Courbet_-_The_Source_-_WGA05506

« Ce matin, j’ai reçu un mail – qui sentait bon le copier-coller – signalant que mon texte n’avait pas été retenu (bla bla…) par le comité de lecture d’une revue littéraire et je me suis ouvert le ventre avec un canif aiguisé par un vrai fils de pute »

Mordre l’essentiel est un recueil de textes écrits par Christophe Esnault, dont la nature est si singulière qu’on ne voit pas qui aujourd’hui, fors Guillaume Basquin des éditions Tinbad, aurait l’audace de les publier avec une telle assurance : plus de trois cents pages, des inventions visuelles, des parenthèses, des encadrements et des mots barrés, toute une farandole de dispositifs graphiques révélant la liberté de leur auteur et son esprit carnavalesque.

Composé de textes parus dans des revues entre 2004 et 2018, parfois remaniés, Mordre l’essentiel comporte aussi nombre de nouveautés dont la rage de ton est celle d’un Georges Hyvernaud, cité en exergue, auteur de La peau et les os, cette œuvre de révolte contre la petite race humaine et son anti-moteur d’indifférence à l’autre.

Quelques titres ici assemblés valant poétique : Rater encore, Affection Sarah Kane, La splendeur des miséreux, Mon ego va bien, Parenthèses extatiques, Transfer négatif, Je ne suis pas mégalo, Je n’aurais pas voulu être un écrivain raté ordinaire, L’abcès aussi veut être aimé, Planches ultimes, Optimiser votre pouvoir de séduction, Le texte est chiant mais j’aime bien le titre, Prenez soin de votre névrose, Libre troupeau, L’Homme-surnuméraire, Ecrivains invisibles.

Axiome : nous ratons tout, c’est entendu, mais l’important en nos échecs est bien entendu de se montrer sublime.

« Le ratage est une préoccupation bourgeoise de petit blanc. Tu grattes ton nombril parce que tu as la chance de posséder des doigts. »

Se pendre à vingt-huit ans avec les lacets de ses chaussures comme la dramaturge britannique Sarah Kane et « finir dans les épluchures » ?

Le mensonge domine, se renforce, forme l’horizon du temps social, que refuse Christophe Esnault en sa radicalité de misérable cherchant presque seul la vérité, en sensations, en écriture.

Le voici donc, se dressant sur ses ergots pour défendre son ego, sarcastique : « Invitez-moi quand vous voulez ! »

Sur la page, les caractères grossissent, se réduisent, dansent, provoquent : « La sauvagerie c’est ce qu’il y a de meilleur »

Heureusement, entre deux rendez-vous à l’hôpital (la psychiatre est charmante), il y a le sexe, les extases, les hurlements en faveur de Jade, le délicieux « labyrinthe vaginal ».

L’animal jouit, règle ses comptes, se déploie en vagissements, mais ne perd pas le sens du jeu. Son transfert négatif est réussi.

CourbetSommeil

Puis vient l’ensemble de textes Je ne suis pas mégalo, lettres très drôles, désespérées, cyniques, envoyées à Maurice Nadeau, à Philippe Sollers, à Frédéric Beigbeder, à Jean-Jacques Pauvert, à tous.

Au journal Le Monde : « Le corps de l’écrivain et cinéaste Michel Polac a enfin été retrouvé, en eaux profondes, à 400 mètres du rivage de l’île déserte sur laquelle il s’était retiré. Son corps aurait été lesté d’un énorme sac de livres. »

Avec beaucoup d’humour, Christophe Esnault imagine ensuite les couvertures de livres qu’il aurait publiés chez Tristram (« Les filles solubles »), Le dilletante (« vivre m’anéantit, où est la sortie ? »), P.O.L. (« Le marché de la névrose est un peu saturé »), Au Diable Vauvert (« Delphine, est-ce que tu porteras plainte si je te viole ? »), Flammarion (« Je préfère tout de même quand elles sont consentantes »), Finitude (« La date du virement de mon RSA est un jour de fête »)…

Il y a ici du débordement systématique, du détournement, et beaucoup de lucidité quant au cirque littéraire.

Un essai au Seuil, dans la collection Fiction & Cie : « Lacan est un anal vexé et ce n’est pas un hasard s’il est mort d’un cancer du colon »

Respirez entre deux éclats de rire, il y en a plus de soixante-dix pages comme cela.

Chez Zulma : « Se réveiller auprès d’une femme pour laquelle on n’a plus le moindre désir ni la moindre admiration mais qui est la mère de votre pire erreur »

Mordre l’essentiel est un livre qu’il faut ouvrir en tous sens, y piocher des phrases, des paragraphes, en s’enchantant de l’énergie du désespoir de son auteur.

Tiens, voici ceci : « Elle téléphone à son employeur pour annoncer que son père est mort. Quatre jours plus tard, elle retourne travailler et elle passe une journée épouvantable. Elle téléphone à nouveau pour signaler qu’elle ne pourra pas venir : sa mère s’est suicidée. Le jeudi suivant elle ne revient pas à son bureau après la pause déjeuner. Prévient la secrétaire qu’elle a perdu les eaux et qu’elle va accoucher à l’hôpital. Curieux, personne n’avait remarqué qu’elle était enceinte. »

Chers professeurs de classes préparatoires, cet ouvrage est à  inscrire dès la rentrée dans la liste de lectures obligatoires de vos élèves.

Mordre-l-eentiel

Christophe Esnault, Mordre l’essentiel, Tinbad, 2018, 338 pages

Site des éditions Tinbad

main

Se procurer Mordre l’essentiel

 

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s