Un théâtre de plantes et de lumières, le parc du Thabor de Rennes, par Jacques Beun, photographe

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© Jacques Beun

La forme du regard est un travail de nature hypnotique de Jacques Beun.

Il s’agit d’une série de photographies consacrées aux effets de lumières et de matières créées par les serres du jardin du parc historique du Thabor à Rennes.

Jacques Beun construit un hors-temps chargé d’onirisme et d’effets picturaux conduisant son spectateur à errer dans le charme de ses images.

Il y a dans cette œuvre où l’intérieur et l’extérieur semblent indémêlables une puissance chromatique très douce, comme une volupté offerte, rendue, à qui ose encore prendre le temps de s’arrêter longuement face au spectacle de la nature entraînant la dissolution de la présence souvent envahissante de notre subjectivité.

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© Jacques Beun

Que représente pour vous le parc du Thabor de Rennes ?

J’ai toujours été séduit par ce lieu tout proche de chez moi, prétexte à des balades improvisées, par son ambiance un peu hors du temps, son histoire, sa superbe roseraie, et l’application qu’ont les jardiniers à l’entretenir.

L’historique de ce travail photographique démarre avec Fred, un des deux amis propriétaires du bar et restaurant La Terrasse, situé dans les jardins. J’étais à l’époque dans une période de transition par rapport à une série précédente, qui m’avait tenu enfermé en studio durant trois ans. C’est en général le temps que je m’accorde pour donner le sens le plus cohérent à un nouveau sujet. Je ressentais le besoin d’un exercice plus léger émotionnellement, plus ludique, et tourné vers des prises de vues en extérieur.  Fred me contacte et me propose un rendez-vous pour un projet d’exposition de mes images existantes, à l’occasion de l’inauguration du restaurant, qui ouvrait quelques mois après. Nous avions fixé une heure de rencontre dans les jardins, il m’appelle et m’annonce son retard, je lui dis que je me balade et qu’il peut prendre son temps. Hasard ou pas, je me suis retrouvé avec mon appareil photo à la main, devant les serres. Immédiatement j’ai été happé par elles, j’ai très vite perçu cette magie du reflet et de la transparence. Les premières images étaient un peu hésitantes, par les contraintes techniques des différentes sources de lumières, et par l’apparition de mon image dans le verre de la serre, ce que bien évidemment je ne souhaitais pas. Après quelques essais, j’ai très vite senti que je tenais mon nouveau sujet, séduit par ce théâtre de lumières, de plantes, à l’architecture un peu désuète. Je voulais immortaliser les traces de vie, du temps, les craquelures des peintures vieillissantes, les mousses par endroits envahissantes, tous ces effets de matières qui donnaient beaucoup de charme au lieu. Depuis la fin de cette série, l’intérieur de la serre a été repeint, elle est certes plus propre, mais son aspect est devenu moins esthétique. Par la suite, les images sont apparues naturellement. J’étais totalement attiré par les effets troublants du reflet et de la transparence, sources infinies de combinaisons d’images aux lectures multiples. M’accorder du temps, et couvrir les quatre saisons, a été très vite une évidence. Comme j’aime l’idée d’abandonner sans contrainte mon regard quand je photographie, j’aime beaucoup celle de ne rien imposer aux regardeurs de mes images, et de laisser à chacun cette liberté de voir et d’interpréter.

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Le photographier a-t-il modifié votre perception de ce lieu enchanteur ?

Ma perception n’a pas vraiment changé, ce sont plus les rencontres, les émotions engendrées, et les confidences très souvent en rapport à leur enfance, faites par ceux qui découvrent mes images, qui me touchent. La seule et grande différence est que maintenant je suis lié photographiquement à cette serre et à ces jardins.

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Le bar-restaurant La Terrasse dans les jardins du Thabor a-t-il constitué votre quartier général ?

Il l’a été en partie durant un peu plus de trois ans, et notamment à l’occasion d’une exposition des toutes premières images, après quelques mois de prises de vues.

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© Jacques Beun

Comment avez-vous travaillé le chromatisme de vos images ?

Venant du monde de l’image argentique, je pars toujours de l’idée que mes images existent au moment de la prise de vue et pas après, il n’y a donc pas de modification ultérieure. Les effets colorimétriques ou de matières sont uniquement liés à la superposition de l’image intérieure (la serre) et extérieure (les jardins), par le biais du reflet et de la transparence. Certaines couleurs ou lumières peuvent parfois donner l’impression d’être atténuées ou au contraire amplifiées, elles le sont uniquement par l’influence de l’image intérieure et extérieure entre elles, des lumières, et par la résonance des couleurs entre elles, au moment où je photographie. C’est notamment cette magie dans l’image qui m’intéresse dans ma démarche photographique, le temps très bref du déclenchement qui me permet de mettre en place les éléments souhaités dans le cadrage, et de laisser l’émotion ressentie sur l’instant vivre pleinement.

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Le cinéma d’Alain Resnais et l’esthétisme du Nouveau Roman ont-ils influencé votre pensée du montage, de la superposition, de l’effacement, des mises en abyme de l’œil ?

Le cinéma a sûrement eu son influence, en effet, les souvenirs de soirées devant les films de Resnais, Godard, Truffaut, Renoir, d’Hitchcock ou de Satyajit Ray entre autres, m’ont beaucoup marqué.

Je pense que l’essentiel de ce que je réalise maintenant en photographie remonte à ma petite enfance, et à toutes les sensations visuelles que je ressentais autour de moi. J’ai souvent vu des choses que mes proches ne percevaient pas toujours. Une forme d’éveil permanent, pour des effets de lumières, des compositions esthétiques et étonnantes, des matières qui s’associaient naturellement à mes yeux. J’ai le sentiment d’avoir enregistré toutes ses impressions visuelles un peu comme sur un disque dur, et de les ressortir en fonction des émotions que j’éprouve maintenant aux moments des prises de vues.

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© Jacques Beun

La forme du regard est- il un livre auto-publié ?

J’en suis l’éditeur, et le distributeur dans un premier temps, sa diffusion se fait sous la forme de dédicaces, ou d’expositions. Le livre va arriver très prochainement en librairie sur Rennes.

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Avez-vous exposé vos images à l’Orangerie du Thabor ?

Une des images a été acquise par la ville de Rennes en 2015, dans le cadre du fonds communal d’art contemporain, et, oui, exposée durant l’été 2016 à l’Orangerie du Thabor.

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Comment êtes-vous venu à la photographie ? Y a-t-il eu dans votre parcours des rencontres décisives, avec des artistes, des expositions, des livres particulièrement importants ?

Le tout premier souvenir que j’ai avec la photographie remonte à l’âge de huit ou neuf ans, c’était à l’occasion d’un camp de vacances, et d’un exercice de solarisation d’une feuille végétale sur un papier photographique, que l’on avait ensuite développé. Je n’ai pas un souvenir précis du résultat final, mais plus de l’ambiance magique et un peu mystérieuse, et de l’émotion que ça avait suscité en moi. Vers l’âge de douze ans, j’ai découvert les peintures de Victor Vasarely, créateur de l’art cinétique, couramment appelé art optique, et me suis essayé à son style de peinture durant une dizaine d’années. L’idée de construire des dessins à partir de lignes ou de formes géométriques sur une feuille de papier, m’a sûrement permis d’apprendre à mettre en place des éléments, et à chercher à équilibrer au mieux mes futures images. Le rendu un peu pictural de mes images vient certainement de cette période. Je suis passé ensuite par une école photographique, pour la technique. Le vrai déclencheur pour l’image est arrivé par un reportage sur Jeanloup Sieff. Ce Monsieur de la photographie m’a passionné durant très longtemps, j’adorais son sens esthétique, ses lumières judicieuses, son élégante sobriété, ses cadrages  précis aux perspectives soignées et équilibrées, sa manière de valoriser son sujet, et son humour. Jacques-Henri Lartigue, Helmut Newton, Peter Lindberg, Dominique Issermann, William Klein, Richard Avedon, Irving Penn, Anita Conti, Dorothea Lange, Ansel Adams,  Saul Leiter, ont par la suite éveillé ma curiosité pour la photographie.

Deux livres ont eu leur importance, La photo, de Chenz et Sieff, et La chambre claire, de Roland Barthes.

Propos recueillis par Fabien Ribery

La forme du regard

Jacques Beun, La forme du regard, texte de Gilles Cervera, 2018, 120 pages 

Portfolio de Jacques Beun

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