Ecrire dans la lumière, vingt-cinq journaux intimes,  par la revue Les Moments Littéraires

Friedrich von AMERLING - jeune fille en mantille

Pour célébrer les vingt ans de sa revue, Les Moments littéraires, Gilbert Moreau, son directeur, a invité vingt-cinq écrivains à publier leur journal intime.

La contrainte était la même pour tous, qu’ils soient coutumiers du genre ou non : le rédiger entre le 23 et le 29 octobre 2017.

On peut y lire beaucoup de pages étonnantes, bouleversantes, intelligentes, déroutantes.

Camille Laurens y révèle sa passion de jeunesse pour La Cerisaie de Tchekhov : « Avec le recul, je m’aperçois que cette lecture adolescente a été déterminante ; depuis, malgré les assauts de la mélancolie, j’ai toujours veillé à rester pleinement vivante, à « réaliser » ma vie – dans l’amour, la littérature, la psychanalyse. »

On peut lire aussi de l’auteure de Celle que vous croyez cette réflexion métadiscursive : « C’est difficile de ne pas parler de la mort quand on tient un journal. »

Préparant une soupe poireaux-pommes de terre-carottes-céleri-branche, Camille Laurens pense aux recettes de Marguerite Duras, dont Dominique Noguez, lui succédant dans l’ouvrage, a longuement étudié le cinéma, relevant cette phrase à la une du Monde : « « Il [Laurent Wauquiez] a revisité les fondamentaux du sarkozysme. Deux anglicismes d’un coup. C’est une phrase que Flaubert ne comprendrait pas. Ni Camus, ni Jouhandeau, ni même Duras. En trente ans, notre langue a plus perdu de sa netteté, et donc a plus vieilli, qu’en trois siècles. »

Peu après, le voici caustique : « A part ça, Lucchini a des problèmes aves ses sifflantes, il doit porter un dentier. »

Et ceci, qui devrait amuser son ami Noël Herpe : « Est-ce parce que, depuis quelques semaines, je me suis mis à faire chaque jour une demi-heure ou trois quarts d’heure de marche ? Je viens, au moment de l’orgasme, de voir sortir de ma verge une importante quantité de sperme, une grosse goutte nacrée a coulé le long du tube pénien. »

La femme des Roches Noires apparaît aussi chez Anne Serre : « En regardant le film Les amants de demain (1959) de M. Blistène, avec Michel Auclair et Edith Piaf, j’ai enfin compris à qui Marguerite Duras me faisait toujours penser (sans que je trouve à qui), à la fois physiquement, dans sa présence, sa manière de parler, mais aussi ses livres : à Edith Piaf. »

Emmanuelle Pagano est sombre, hantée par la toxicomanie de son fils (pages intenses).

Interrogeant elle aussi le genre du journal, la voici de conclure : « Ecrire un journal, pour moi, ce n’est pas écrire. Je n’en ai jamais tenu. Tenir un journal, c’est s’épancher. Ecrire, c’est tout le contraire. C’est apprendre à drainer les épanchements, canaliser le flux [les gouttes nacrées]. »

Marcelin Pleynet comme à son habitude est brillant, multipliant lectures et analyses de fond, sur Martin Heidegger [déception de voir Charles Juliet reprendre la vulgate du Monde lisant constamment à charge les mal nommés Cahiers noirs], Michel Leiris, André Masson, Louis-Ferdinand Céline, recommandant par exemple la lecture du livre de Marina Galletti, élève de Jacqueline Risset, sur Bataille, L’Apprenti sorcier.

A propos de la correspondance amoureuse entre Philippe Sollers et Dominique Rolin : « je ne connais rien de comparable dans toute l’histoire de la littérature française ! »

Il me plaît aussi de lire ceci de Pierre Bergounioux (journal en cours de publication intégrale aux éditions Verdier) : « La fureur d’étude qui m’a pris lorsque j’ai eu accès aux bons livres, au loin, n’était rien d’autre que l’impatience accumulée et contenue depuis le commencement. Je n’avais pas la cervelle à l’envers. Mes extravagantes suppositions n’étaient pas infondées. Il existait bien un sens enfoui, une explication qu’il n’était plus que de se procurer quel qu’en soit le prix. Je me rappelle. Tout le reste, soudain, est devenu obstacle, importunité. Je me vois toujours, cinquante ans plus tard, presser le pas pour revenir plus vite à mes grimoires, abrégeant, bousculant tout ce qui m’en tenait éloigné. J’avais haste. »

Il existait bien un sens enfoui, voilà un bon sujet pour la psychanalyse, dont le thème est récurrent dans ce quarantième volume des Moments Littéraires (chez Lydia Flem, Marcelin Pleynet, Camille Laurens).

L’écriture, c’est aussi une façon d’être à l’écoute des synchronicités, voire de produire par les mots des événements à venir. Emmanuelle Pagano : « Depuis que j’écris, je suis constamment rattrapée par des coïncidences inouïes, impossibles à recenser dans un écrit littéraire, un roman, une nouvelle : on n’y croirait pas. »

Charles Juliet : « Une amie me raconte qu’à l’instant où son père est décédé d’une crise cardiaque, le chien de la famille qui se trouvait à quarante kilomètres, s’est mis à hurler à la mort. »

Colette Fellous est à Kyoto, Annie Ernaux dans un centre de rééducation fonctionnelle, Christian Garcin à la montagne., Belinda Cannone à Mayotte.

L’affaire Harvey Weinstein a marqué plusieurs auteurs, et trouver le sommeil est une préoccupation majeure pour quelques-uns (Claire Dumay, Régine Detambel). Question d’époque.

Et puis, il y a Béatrice Commengé citant merveilleusement Giacometti : « Tout l’art du passé, de toutes les époques, de toutes les civilisations, surgit en moi, tout est simultané, comme si l’espace prenait la place du temps. »

Et Patrick Combes lisant Simone Weil : « Nous sommes abandonnés dans le temps. »

René de Ceccatty, comme toujours impérial : « Mon expérience de biographe m’a habitué à me méfier de la fausse intimité des textes intimes d’écrivains. »

Ce que Belinda Cannone exprime ainsi : « Dès qu’il y a un lecteur à l’horizon, on écrit dans la lumière. Quelque chose comme ça. »

Voilà donc un aperçu de journaux intimes, ou quelque chose comme ça.

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Les Moments Littéraires, Feuilles d’automne, Journal – 23 au 29 octobre 2017 – introduction de Michel Braud, textes de Pierre Bergounioux, Belinda Cannone, René de Ceccatty, Patrick Combes, Béatrice Commengé, Anne Coudreuse, Régine Detambel, Claire Dumay, Annie Ernaux, Colette Fellous, Hervé Ferrage, Lydia Flem, Jocelyne François, Christian Garcin, Denis Grozdanovitch, Jeanne Hyvrard, Roland Jaccard, Fabienne Jacob, Charles Juliet, Camille Laurens, Dominique Noguez, Emmanuelle Pagano, Marcelin Pleynet, Lambert Schlechter, Anne Serre, numéro 40, 2018, 304 pages

Dans le numéro 41 de la Revue littéraire, commençant par un dossier consacré à Fabienne Jacob (Des louves, Mon âge, Corps, Un homme aborde une femme, sept livres chez Buchet-Chastel et Gallimard depuis 2003), est donné à lire un entretien inattendu ,mené par Gilbert Moreau, avec la photographe finlandaise Elina Brotherus (présentée dans L’Intervalle), récipiendaire du prix Niepce 2005.

A propos de son propre personnage souvent représenté de dos : « Le dos représente le calme. Ce n’est pas une confrontation. Un personnage de dos invite le spectateur à une contemplation partagée. Le dos est anonyme – c’est moi et c’est vous et c’est tout le monde. Donc ça ne raconte pas mon histoire et chacun peut s’y projeter. »

Comprendre aussi que le corps (socialement construit, heurté, instinctif, s’allégeant) est l’un des thèmes de prédilection d’une revue cherchant à travers lui des points de vérité, en-deçà, au-delà, de tout réductionnisme psychologique.

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© Elina Brotherus

 

Revue Les Moments littéraires, dossier Fabienne Jacob (textes de Claudie Hunzinger, Marie-Hélène Lafon, Fabienne Jacob, Julien Trèves), Elina Brotherus (entretien, photographies), autres textes de Gilles Ortlieb, Françoise Ascal, Elodie Bourges, Madeleine Dinès, Anne Coudreuse, numéro 41, 2019 – 300 exemplaires

Revue Les Moments Littéraires

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