Poète ou rien, Hermann Hesse, une anthologie

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« Je n’ai connu que le péché / Et la solitude, / Depuis mon enfance / Pour personne mon cœur n’a brûlé. // Lentement pour moi le jour a passé, / Et le monde était vide, / L’appel des heures solitaires / A mon entour a sonné. // Au front, aujourd’hui, de mon sang je me vide / Et prie avec gratitude, / Bénis le monde que je chéris : / Je ne suis plus malade. // Celui qu’autrefois j’ai connu, / Dieu me fait un signe de tête, / D’une main ferme / Clôt mes yeux. // Calme et merveille, / Ma mère est au front, / Longue, sa chevelure blonde / Sur moi ruisselle, et sur le monde… » (Soldat à l’agonie)

On en a peu conscience, mais le romancier de langue allemande Hermann Hesse (1877-1962), prix Nobel de littérature en 1946, mondialement connu pour Le Loup des steppes (1927) ou Le Jeu des perles de verre (1943), écrivit toute sa vie de la poésie.

Les éditions Bruno Doucey nous en offrent un aperçu, ce qui constituera probablement pour la plupart des lecteurs français une vraie découverte.

Poème Aux enfants : « Et vous devriez savoir que, dans son âme, / La noblesse a toujours été guerrière, / Y compris celle qui n’a jamais porté les armes »

Très soucieux de prolonger par l’excellence de sa voix la grandeur de la pensée et de la sensibilité allemandes, Hermann Hesse n’est ni militariste, ni antimilitariste, mais surtout profondément écrivain, c’est-à-dire en révolte contre les ordres mortifères (l’étroitesse du piétisme souabe, la vie installée jusqu’à l’asphyxie) et en recherche constante de liberté.

« Je crache en silence dans un buisson, / Vous tous qu’il me faut servir, c’en est trop, / Ministres, excellences, généraux, / Que le diable vous emporte ! » (A la fin d’une permission en temps de guerre)

Se séparant de sa famille – à la suite d’une crise de schizophrénie son épouse doit être placée en 1916 dans un sanatorium spécialisé -, Hermann Hesse, lui-même atteint d’épisodes dépressifs depuis son jeune âge, part vivre dans le Tessin en 1919.

En 1893, l’adolescent écrivait à sa mère (on peut penser bien sûr à Rimbaud) : « Mais il me vient à l’esprit que vous ne pouvez souffrir la poésie en moi (bien que vous n’ayez aucune idée de quelle espèce elle est) et la considérez comme nocive quoiqu’elle soit ma seule impulsion, mon seul penchant, ma seule joie douce-amère. Je ne sais pas si j’ai du talent pour la poésie, souvent il me semble que oui, et souvent je n’y crois pas ; en revanche j’ai pour la poétique quelques dispositions, je le sais, j’ai dans une certaine mesure la rime et la danse, d’une façon générale la langue et la métrique, dans le sang. »

Des poèmes, il y en avait déjà plus de six cents en 1942, la production ne cessant pas jusqu’à sa mort et l’ultime œuvre lyrique, Grincements d’une branche tordue.

Elle n’est pas testamentaire, mais dit en mots très simples la beauté et la difficulté de vivre encore un peu : « Branche tordue fendue / Qui pend déjà d’année en année, / Sèche, elle grince dans le vent sa chanson, / Sans feuilles, sans écorce, / Blême et nue, fatiguée de vivre trop longtemps, / D’une trop longue agonie. / Sa chanson sonne dure, et endure, / Sonne obstinément, sonne un secret effroi, / Encore un été, / Encore un hiver entier. »

On peut maintenant remonter le temps, réentendre la voix d’un jeune « proscrit », d’un « buveur », d’un sursitaire, écrivant, entre train pour l’Italie et chant d’amour (prédilection pour les quatrains) : « Ils riront de moi. / Et leurs lèvres seront rouges et chaudes. // Demain, je serai mort. »

A Ninon Dolbin, sa nouvelle compagne (future troisième épouse), rencontrée à la fin des années 1920 :  «  Que tu aimes rester près de moi / Alors que ma vie est sombre, / Que dehors les étoiles se pressent / Et que tout est rempli d’étincelles, // Que, dans l’agitation de la vie, / Tu sais un mitan, / Font de toi et de ton amour / Pour moi le bon esprit. // Dans les ténèbres tu devines / L’étoile si bien cachée. / Avec ton amour tu me rappelles / La douce substance de la vie. »

Peut-on rêver amie plus douce lorsque l’on est un loup blessé ? « Les poils de ma queue grisonnent déjà, / Je n’y vois plus non plus bien clair »

Parfois, Hesse éructe, impérial, à la façon du grand Charles Bukowski. Poème Soirée ratée écrit après avoir accepté une invitation à dîner : « Vous les gens, pourquoi vous invitez-vous les uns les autres ? / Pourquoi accrochez-vous de telles merdailles à vos murs ? / Pourquoi ne mettez-vous pas une fin rapide / Mais noble à cette vie de chien / Qui ne peut apporter de joie à personne, / Mais au contraire jouez du piano et discutez de Thomas Mann ? / Je ne peux le comprendre, / Tant de cognac, c’est malsain, / Et l’on tombe bien bas. / N’est-il pas pourtant geste plus noble que disparaître ? »

Souvent mélancolique, Hermann Hesse possède aussi une fièvre contagieuse, une sensualité directe, une rage d’apôtre meurtri.

« Tu es mort, Christ mon frère, / Mais où sont ceux pour qui tu es mort ? »

Une nouvelle guerre arrive (l’écrivain vit alors en Suisse), du côté nazi ou stalinien : « Nous n’avons pas oublié la guerre. Nous savons / Comme l’on se grise quand on frappe sur un tambour et des timbales. / Nous sommes sourds, et ne nous enthousiasmons pas / Quand vous débauchez le peuple avec vieille drogue. »

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Hermann Hesse, C’en est trop, Poèmes 1892-1962, traduction et postface de François Mathieu, éditions Bruno Doucey, 2018, 192 pages

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« Dis-moi, ma vie, / t’aurais-je traversée en songe comme un nuage / survolé de haut, toujours trop pressé pour te voir / Ou bien toi-même aurais-tu dérivé / comme ces îles imaginaires / Ces Orénoques arrachées avec leurs arbres pleins d’oiseaux ? »

Bruno Doucey publie aussi, quarante-sept ans après sa première édition belge, Dis-moi, ma vie ? de Pierre Seghers (1906-1987), fondateur de la collection « Poètes d’aujourd’hui », et donc compagnon d’armes en transmission de poésie.

« Avec Dis-moi, ma vie, écrit en préface Bruno Doucey, c’est à un méticuleux travail d’introspection que se livre Seghers. D’un voyage au Brésil, il a ramené la Saudade, cette mélancolie mêlée d’espoir qui imprègne d’une couleur chaude et grave tout le livre qu’il est en train d’écrire. »

On peut lire ce recueil comme un seul poème continu, il est superbe.

« Dis-moi, ma vie, / étions-nous le centre du monde / Roulions-nous ensemble liés, comme le globe d’un empire / ignorant les discordes ? Les supplications et les coups / tombèrent sur nous sans nous rompre. Une fêlure / bien plus profonde nous séparait, que nul ne voyait, au-dedans. »

Résister, éditer, écrire.

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Pierre Seghers, Dis-moi, ma vie, préface de Bruno Doucey, 2019, 80 pages

« Et si l’homme n’était au bout, ombre d’une ombre / qu’une image de la persistance rétinienne dans l’œil d’un fou ? / Sperme et salive, une supposition ? / S’il n’avait d’autre existence / que celle d’un acteur dans un théâtre fait de trous / où des armées furent conduites par des borgnes / Soldat énucléés, et des paniers d’yeux aux égouts ? »

Editions Bruno Doucey

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