De l’action selon la pensée chinoise, par Romain Graziani, philosophe

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« Plus j’ahane à la trouver, plus je l’enfonce en oubliance. » (Michel de Montaigne)

Spécialiste du taoïsme (lire son Fictions philosophiques du « Tchouang-tseu », chez Gallimard, collection L’Infini, en 2006), Romain Graziani déploie avec L’Usage du vide, Essai sur l’intelligence de l’action, de l’Europe à la Chine une réflexion passionnante, et pleine d’humour, sur la discordance entre le vouloir et le pouvoir.

Dans son Usage du monde, Nicolas Bouvier rapprochait le voyage d’une ascèse, d’un effort de dépouillement, d’une entreprise d’élagage de soi. Il allait vers le vide (Le Vide et le plein est d’ailleurs le titre de ses carnets japonais tenus entre 1964 et 1970), qui n’est pas rien, mais le centre même de toute possibilité de vie, et de musique.

Pourquoi l’excès de vouloir mène-t-il généralement au fiasco ?

Pourquoi l’obstination à exercer nos muscles mentaux aboutit-elle si souvent à l’impossibilité d’atteindre les états optimaux que nous désirons pourtant si forts ?

Pourquoi nos plans d’action créent-ils à ce point, de façon totalement contre-productive, des états réfractaires ?

De grand enseignement pour comprendre les mécanismes d’échec, et de réussite, le taoïsme, reposant sur les principes du jeûne, de l’oubli de soi et du non-agir, nous permet d’entrevoir une réponse à ces questions, et au paradoxe « de ces états qui n’adviennent qu’en l’absence de la volonté de les susciter ».

A partir de l’expérience de chacun en des domaines aussi divers que la vie quotidienne, l’érotique ou la politique, mais aussi d’exemples concrets issus du corpus taoïste et de la littérature mondiale (Robert Musil, Albert Cohen, Marcel Proust, Joyce Carol Oates, Ovide, Andre Agassi), Romain Graziani cherche la plus juste voie d’accès entre vouloir et non-vouloir afin de guider le lecteur vers la réalisation des états optimaux qu’il souhaite connaître (un plein sommeil, une joie sans faille, une pure présence, la foi…).

« Nous tombons rapidement dans le leurre qui consiste à penser que ce qui se produit et que nous appelons de nos vœux est le fruit de nos efforts et la rétribution de notre mérite. »

Il y a apparemment un mystère entre absence à soi et pleine effectuation des souhaits, que les travaux récents de Bernard Andrieu (sur l’autonomie et le savoir tacite du corps vivant) et de Bruno Traversi (ce qu’il conceptualise, dans la rencontre des recherches de Jung et de la physique moderne, sous l’expression d’« arrière-plan neutre ») approchent également avec beaucoup de pertinence.

Il ne s’agit pas ici de jeter aux oubliettes la « bonne volonté », mais de comprendre qu’elle est loin de suffire, voire qu’elle peut constituer un obstacle majeur par ce qui la soutient de rigidité morale, et de puritanisme.

Quittons donc avec Romain Graziani les anciens parapets de l’effort musculaire, pour la liberté agissante du fameux je ne cherche pas, je trouve picassien, et surtout pas pique-assiette.

Le message est quasi évangélique, distinguant paradoxalement le mérite de la récompense.

Il serait naïf de ne pas user des ressources de la volonté, mais dans la conscience des nuisances du volontarisme.

Il convient donc d’être souple, fin stratège, et quelque peu dilettante, les choses arrivant au moment où nous les attendons le moins, comme un courant d’air, ou le frôlement d’ailes du hasard, à partir du moment où le relâchement se confond avec une souveraine indifférence, dans la confiance d’une prière lancée sans crispation.

Il y a un chemin à trouver entre candeur, grand calme intérieur, et finalité, mais il est certain que la voie vers l’état optimal ne sera pas directe.

Le paradigme du non-agir n’est pas que pure passivité, mais aussi conscience du processus des états intermédiaires menant, par la grâce d’une spontanéité agissante, à l’aboutissement d’une séquence causale surprenante, les techniques corporelles d’ascèse permettant à chacun de progresser dans le discernement des moments clés de son éducation somatique.

« L’état propice de non-vouloir et de non-pensée, écrit avec beaucoup d’acuité Romain Graziani, est le résultat graduel d’un conditionnement volontaire de soi : c’est l’effet anticipé, mais non planifié, d’un processus de transformation qui procède par gradations subtiles, et qu’il importe de ne pas viser ou formuler, de peur que le processus ne vire au procédé mécanique. »

Par la force du rite, nous pouvons atteindre, par degrés, dans la transformation d’une origine acceptant de s’ouvrir à la désappropriation d’une identité à la fois unique et toujours-déjà-autre, à un régime d’activité, pour le dire avec les mots lumineux du sinologue Jean-François Billeter, permettant cet agissement merveilleux que nous appelons de nos vœux.

Ce n’est pas clair ? Lisez L’Usage du vide, la voie apparaîtra.

Et surtout, chers amis, restons fluides.

(Corolaire : ne travaillez jamais, ou autrement.)

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Romain Graziani, L’Usage du vide, Essai sur l’intelligence de l’action, de l’Europe à la Chine, Gallimard, Bibliothèque des idées, 2019, 272 pages

Idées – Gallimard

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Se procurer L’Usage du vide

2 commentaires Ajoutez le vôtre

  1. Pascale dit :

    Merveilleux ! (Exactement ce que j’avais désir de lire. Vous tombez toujours à point nommé et vous dites si lumineusement que vos billets sont source de joie quotidienne)

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  2. David J dit :

    Votre billet m’a donné envie de le lire, ce que j’ai fait le mois dernier. Un grand merci, donc, pour cette découverte qui reste un peu trop confidentielle.

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