La littérature à chaque ligne, Au cœur des ténèbres, de Joseph Conrad

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Dans la préface de son premier récit maritime publié en 1897, Le nègre du Narcisse, Joseph Conrad écrit superbement : « Toute œuvre littéraire qui aspire, si humblement soit-il, à la qualité artistique doit justifier son existence à chaque ligne. Et l’art lui-même peut se définir comme la tentative d’un esprit résolu pour rendre le mieux possible justice à l’univers visible, en mettant en lumière la qualité, diverse et une, que recèle chacun de ses aspects. »

Il est de la nature même de l’écrivain de nécessité de pénétrer le plus avant possible dans le chaudron de ses visions, dans le mystère de son propre sacrifice, dans le lien obscur unissant les vivants et les morts.

Au cœur des ténèbres, dont s’est inspiré Francis Ford Coppola pour Apocalypse Now (1979), est un livre comptant beaucoup pour le peintre Francis Bacon (voir son exposition actuelle au Centre Pompidou construite autour de sa bibliothèque), mais aussi pour Yannick Haenel, qui l’a commenté plusieurs fois.

La triade Coppola-Bacon-Haenel me plaît, je plonge à mon tour.

Que découvre-t-on donc de si étrange, de si fou, de si fondamental, dans Heart of Darkness ?

Une ivresse rimbaldienne vers les poteaux de couleur.

Un égarement et une obstination à la Moby Dick (avis aux comparatistes – l’appel de la mer, le motif indien, le crime, Dieu, le vertige d’acharnement, le rictus amer du narrateur).

Un regard sans illusion sur la colonisation comme corruption, violence et système de domination permanents mis en place par des bandits galonnés.

Un crâne riant atrocement.

Tout commence à Londres, au centre même de la civilisation, près de la Tamise.

Tout finit dans la jungle, dans la démence et les gestes barbares, le long d’un fleuve menant aux Enfers.

Tout est feu sacré, dans l’or de la conversation et des récits (littérature), mais aussi dans l’anarchie des hommes livrés à leurs pulsions malades.

« Le serpent m’avait lancé un charme. »

Un homme raconte.

« Une fois dans la rue – je ne sais pourquoi -, il me vint le sentiment bizarre que j’étais un imposteur. »

Cet appelé étrange, ce messager paradoxal, s’appelle Marlow, mais ce pourrait être Enée, ou Ulysse, descendu dans l’inconnaissable pour y rencontrer un génie, un dieu païen, le mystérieux Kurtz, pauvre diable ayant rompu toutes les amarres, trafiquant d’ivoire devenu roi d’un peuple de misérables.

Conrad écrit au moment où la Terre finit d’être intégralement cartographiée. Les derniers territoires vierges à explorer ne sont plus à rechercher en dehors de nous, mais en nous, dans l’obscurité de ce qui nous constitue.

La France au Congo, au Maroc, en Indochine, partout ? « Une fois, je me souviens, nous sommes tombés sur un navire de guerre ancré au large de la côte. Il n’y avait pas même une cabane en vue, et il bombardait la brousse. Il faut croire que les Français menaient dans le secteur une de ces guerres dont ils ont le secret. »

Des spectres en uniforme massacrent consciencieusement des corps noirs à la « vitalité sans frein ».

« Ils mouraient à petit feu – c’était très clair. Ce n’étaient point des ennemis, ce n’étaient point des criminels, ce n’étaient plus rien de ce monde-ci désormais – plus rien que des ombres noires de maladie et d’inanition, gisant pêle-mêle dans l’ombre verdâtre. »

Parfois des hommes en veste d’alpaga se pendent, rongés par le mal et la désespérance.

Ici, on construit des chemins de fer, des dispensaires médicaux, des fabriques promises à la rouille.

Ici, on tue en toute impunité, sottement, aveuglément, dans la jouissance du non-être.

« J’ai vu le démon de la violence, et le démon de l’avidité, et le démon du désir brûlant. »

Au cœur du monde sauvage, dans la déroute générale des organismes, dans une atmosphère de complot et d’invraisemblable, Marlow découvre la débâcle morale des administrateurs européens.

S’estompe en ces confins la différence entre le rêve et la réalité, sur les rives d’un fleuve dont l’odeur de vase originelle est un entêtement puissant.

« Il y avait un vieil hippo qui avait la fâcheuse habitude d’émerger sur la rive et de se promener la nuit dans l’enceinte du poste. Les pèlerins ne manquaient pas de se lever comme un seul homme, et de lui décharger dessus tous les fusils sur lesquels ils pouvaient mettre la main. Certains avaient même passé des nuits debout en son honneur. Mais toute cette énergie avait été dépensée en pure perte. « La vie de cet animal est protégée par un charme, dit-il ; mais dans ce pays, cela ne peut se dire que des bêtes. La vie d’aucun homme – vous me suivez ? – d’aucun homme ici n’est protégée par un charme. » »

La forêt est un être surnaturel, un monstre léthargique, une puissance de mort se confondant avec les premiers matins du monde.

Plus loin : « La grande muraille végétale, masse exubérante et enchevêtrée de troncs, de branches, de feuilles, de rameaux, de festons immobiles dans le clair de lune, était comme une invasion déchaînée de vie silencieuse, une vague roulante de végétation, dressée, ourlée, prête à déferler sur le marigot, à arracher tous les petits bonhommes que nous étions à leur petite existence. »

Remontant le fleuve, Marlow entre dans un temps préhistorique et découvre dans les grimaces des indigènes son propre visage mille fois diffractés.

Le voici qui hurle et danse au travers d’autres corps, se traversant lui-même comme on plante en un cri de guerre une flèche dans le cœur d’un ennemi.

Loin de l’Europe et des anciens parapets, vice et vertu ont perdu leur polarité, ce sont de simples fétiches jetés dans la gueule d’un crocodile qui n’en a que faire.

La rencontre Kurtz-Marlow est ainsi une dernière tentative pour l’aventurier de ne pas franchir totalement les digues de la raison : « J’essayai de rompre l’enchantement, l’enchantement pesant et muet du monde sauvage – qui semblait l’attirer vers son sein sans merci en éveillant des instincts brutaux endormis, en ravivant le souvenir de passions monstrueuses et assouvies. (…) J’ai vu le mystère inimaginable d’une âme qui ne connaissait ni retenue, ni foi, ni crainte, tout en luttant aveuglément avec elle-même.»

La condition humaine ?

« L’horreur ! L’horreur ! »

Et tout le reste, qui est effort et malaise de civilisation.

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Joseph Conrad, Au cœur des ténèbres, traduit de l’anglais et annoté par Jean Deubergue, préface Michelle-Irène Brudny, Gallimard, Folio bilingue, réédition 2018, 336 pages

Folio bilingue – Gallimard

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