Les majorettes, Georgette, par Isabelle Detournay, photographe

El Carès
© Isabelle Detournay

Isabelle Detournay est une artiste sensible à l’humanité des personnes qu’elle photographie, à leur énergie, à leur lumière.

Son regard est frontal, mais jamais de pure extériorité.

Les êtres qu’Isabelle Detournay rencontrent pourraient en effet être elle-même, dans son village natal, dans une école d’apprentissage, ailleurs encore.

La photographie n’est pas pour elle un art de la prouesse formelle ou de l’épate, mais une pulsion vitale déployée au contact de la réalité la plus humble.

S’intéressant particulièrement à la façon dont les humains forment des ensembles, des collectifs, des communautés précaires ou durables, Isabelle Detournay considère la photographie et sa place d’artiste-témoin comme l’un des maillons de la grande chaîne du vivant.

Detournay - La classe A008 -005
© Isabelle Detournay

Je n’ai découvert que très récemment votre livre Majorettes (Husson éditeur, 2008), qui m’enchante par sa simplicité, son humanité et sa lumière. Comment vous êtes-vous intéressée à ce thème ?

Merci, c’est génial alors parce que c’est cette lumière et cette énergie qui me guidaient en fait. Ce qui m’a motivée, c’est l’envie de les découvrir de l’intérieur, au quotidien, en dehors justement d’une représentation stéréotypée. De plus, j’avais passé pas mal de temps à l’étranger et c’était l’occasion de renouer avec mon village d’enfance, dans l’approche des jeunes vivant là à ce moment-là, dans le temps présent, pas dans une nostalgie figée. Une vraie fenêtre pour moi aussi, une lumière un peu étouffée qui demandait à être libérée quelque part. Rien de kitsch, que du quotidien simple et débordant de vitalité.

El Carès
© Isabelle Detournay

Pourquoi avoir utilisé le format carré ? Comment avez-vous pensé vos compositions et leur organisation chromatique ?

En fait, je fais du 6X6 depuis très longtemps. J’ai commencé en 1995 le format 120, au début de mes études de photographie et je ne l’ai plus jamais quitté depuis ce jour. Les compositions sont, je pense, épurées et les plus lisibles possibles, ligne d’horizon plutôt constante vers le milieu, ou un peu au-dessus, sans effet particulier de cadrage. Je ne suis pas très fan des effets en fait. Si je peux disparaître derrière mon image à hauteur d’homme, souvent frontale, je suis ravie. Je pense que le photographe ne doit pas forcément dérouler son savoir-faire « original » dans les images, ou plutôt, s’il peut le faire l’air de rien, c’est plus fort.

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Pour ce qui est des chromies, le sujet des majorettes en brandit tellement que les uniformes rouges et blancs sont récurrents et obsédants, au point que même les éléments de rouge des environnements ont fini par déteindre sur les images (petite voiture rouge, panneaux de signalisation,…) . Mais je mentirais si je disais que j’avais tout prémédité. La photographie s’analyse et se révèle aussi dans l’editing, les liens tissés entre les images tant sur le fond que sur la forme, parfois longtemps après la prise de vues.

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© Isabelle Detournay

Quel est votre parcours de photographe ?

Mon parcours de photographe a commencé il y a plus de vingt ans. A 18 ans, j’ai participé à un atelier photo dans un centre culturel du Hainaut, à Antoing, en Belgique. Quand j’ai découvert un tel moyen d’expression, ça m’a chamboulée tout à fait. Ma photographie ne vient pas spécialement de l’amour pour l’appareil photo. J’étais une enfant très timide et silencieuse, je pense que la photo vient plutôt de là. On emmagasine beaucoup, et puis on exprime des choses, autrement, même des années plus tard, devenue adulte.

Bref, à ce moment-là, après du secondaire général, je poursuivais alors des études de service social que j’ai achevées pour embrayer directement sur la photographie, à l’école de La Cambre à Bruxelles. Je n’avais pas d’ambition particulière car, outre le plaisir que j’avais à les réaliser, je ne croyais pas en mes images : j’ai eu besoin des autres pour donner de la valeur à mon travail, pour comprendre qu’elles pouvaient communiquer mieux que mes mots. En fait, j’avais énormément de choses à dire, et le moyen photographique a été un vrai « graal » pour moi, une clé.

El Carès
© Isabelle Detournay

Puis, en 2000, avec quelques autres photographes tout aussi engagés, nous avons créé l’un des premiers collectifs de photo en Belgique, un super outil fédérateur qui nous a permis à tous d’évoluer ensemble et de montrer nos images, en mettant le nom du collectif avant nos identités personnelles. Cela a duré une petite dizaine d’années puis nous avons chacun poursuivi notre route.

Et puis peu à peu, j’ai fait une agrégation et j’ai commencé à enseigner dans des cours du soir pour adultes d’abord et ensuite dans le supérieur artistique.

Puis, entre tout cela, je prends le temps de construire mes projets personnels, un peu comme une fourmi, mais totalement libre de mes choix. J’expose quand on m’invite ou je prends l’initiative d’exposer ici ou là. Je réponds à quelques appels à projets. Ceci dit, je privilégie la production à la mise en forme des sujets. Peut-être un peu trop, beaucoup de mes images restent dans mes tiroirs en fait ou sont montrées épisodiquement.

Pas simple d’être photographe, agent de sa propre photographie et financeur de ses propres images via d’autres activités professionnelles. Mais bon, je ne vais pas me lamenter sur mon sort, je suis heureuse de faire partie des privilégiés qui peuvent faire de la photographie leur préoccupation viscérale et centrale, et la partager au quotidien.

El Carès
© Isabelle Detournay

Vous avez grandi en Belgique, à Gaurain-Ramecroix. Qu’est-ce que ce village ?

C’est un village d’environ 3000 habitants en Hainaut Occidental en Belgique. J’y ai grandi, mon père et sa famille en sont originaires. C’est un village de carrières et de cimenteries, un village plus gris que vert on pourrait dire. Toute la vie du village tourne autour de l’activité de l’extraction de la pierre. D’ailleurs, la piste d’athlétisme où s’entraînent les majorettes, que l’on voit dans le livre, est construite sur une ancienne carrière remblayée. Les maisons les plus anciennes sont faites en pierre calcaire grise de Gaurain, et quasiment tous les habitants ont un lien avec l’activité industrielle qui s’y déroule.

El Carès
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Comment construit-on sa féminité lorsque l’on est ou a été majorette ? Depuis quand ce phénomène existe-t-il ?

Là, je ne suis pas sociologue ni psychologue, je me garderai bien de bâtir une théorie là-dessus. Construire sa féminité et être majorette c’est peut-être un pléonasme. C’est en tout cas un lieu où les jeunes filles passent un temps exclusivement ensemble à se mettre en condition, à se pomponner, à se coiffer, à s’imiter les unes les autres, à se distinguer aussi l’une de l’autre, parfois dans des détails d’habillement ou dans l’invention de nouvelles chorégraphies. Et toutes ces choses répétées, transmises et modulées au travers des générations sont peut-être la construction de la féminité, mais je dirais que, plus largement, c’est une sorte de passage vers l’âge adulte ritualisé, rendu public, orchestré, entouré de la famille ou de celle des amis quand la leur est défaillante.

Par ailleurs, la majorette vient de la féminisation du joueur de « tambour major » au 19ème aux Etats-Unis. Cela vient clairement du monde des marches militaires et des fanfares. L’origine est plutôt loin de mes majorettes qui animent les villages hennuyers, mais c’est vrai, elle la module encore dans les codes vestimentaires, dans la rigueur de la pratique. Les Majorettes Laurette ont toujours gardé les bottes et le costume impeccable.

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© Isabelle Detournay

Qui sont les photographes qui aujourd’hui vous intéressent le plus ? Vous êtes notamment proche de l’Américain Steve Hart.

Entre autres, oui, Steve Hart est quelqu’un que j’ai énormément admirée quand il a présenté A Bronx family album à New York. En 1998, j’y étais moi-même, dans une famille privilégiée où je faisais des images aussi, rien de bien comparable mais à la fois je me suis sentie très proche de lui et de son approche respectueuse, sans concession. Sa présence sur de longues années, à des moments clés, auprès de cette famille portoricaine me touche encore énormément. Je l’ai rencontré réellement récemment, nous nous sommes échangés nos livres, nous étions sur pied d’égalité tout à coup… enfin pour lui car moi je me sens toujours impressionnée ! C’est l’époque aussi où les images de Diane Arbus m’ont percutée.

Sinon, pour ceux qui m’impressionnent, je citerai aussi August Azaglo, photographe guinéen qui faisait des portraits en buste en noir et blanc dans un studio de fortune en Côte d’Ivoire. D’une grande sobriété, ses modèles sont d’une dignité incroyable. Si je me lance dans une série de portraits, j’y reviens toujours. Et puis aussi Malick Sidibé, Seïdou Keita.

Et puis en Europe, j’ai découvert Zofia Rydet récemment, cette femme polonaise qui avait un besoin compulsif de faire des portraits de villageois polonais dans leurs intérieurs, au flash et au grand angle. Cette démarche est pour moi une réelle pulsion de vie insatiable, cela ne peut qu’émouvoir profondément.

En Belgique, mon professeur Christian Carez à l’école de La Cambre m’a toujours marquée énormément. Il a fait notamment Chroniques immigrées avec Michel Vanden Eeckhoudt en 1976. J’ai revu récemment ce travail dans une expo à Bruxelles, il reste d’une puissance étonnante encore aujourd’hui.

Je remplirais des pages d’influences, … Denis Dailleux, ou Roger Ballen, ou encore Alec Soth dans un tout autre style. Des maîtres du format 120 !

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© Isabelle Detournay

Peut-on vous qualifier, sans que ce terme soit le moins du monde dévalué, de photographe empathique ?

C’est vous qui voyez, mais pour moi, être photographe ne peut pas se concevoir pas sans empathie.

Pourquoi une telle volonté de photographier les milieux populaires, dans Majorettes comme dans La Classe A008, dont l’action si l’on peut dire se passe dans une classe de l’école des Arts et Métiers de Bruxelles ?

S’il est bien une chose que je ne veux pas faire, c’est théoriser sur ma propre production. Je me suis toujours lancée dans des projets qui m’amènent à rencontrer des personnes qui me touchent, qui me donnent envie de les montrer, de passer du temps à leurs côtés. J’ai besoin de me sentir utile, nécessaire, même. Et je pense que c’est auprès de ces gens que je le suis, car j’apprends aussi énormément d’eux et je me sens investie de la mission de les montrer, de relayer leurs traces d’existences collectées pas à pas.

La relation est à double sens et me questionne toujours de façon aussi importante car elle me bouscule dans mes représentations, mon fonctionnement, mon quotidien. En fait j’oublie rapidement que le milieu que je photographie est « populaire », je m’y sens à ma place, à l’aise, pleinement.

C’est au moment de mettre cela en forme dans un livre par exemple que les choses sont remises à distance, contextualisées, analysées. Andrea Rea, par exemple, sociologue auteur d’un texte dans La classe A008 le fait merveilleusement au sujet des jeunes scolarisés dans l’enseignement professionnel à Bruxelles. Il permet de contextualiser mon « échantillon subjectif » dans une échelle plus large, il argumente mon expérience locale avec un peu de plus de hauteur. Et là c’est magique quand ce triangle se forme, quand nous nous comprenons, quand les cercles tout à fait différents dont nous provenons se croisent. Au fond, nous parlons tous de la même chose, d’humanité.

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© Isabelle Detournay

Vous considérez-vous comme une ouvrière de la photographie ?

Pas vraiment. Même si j’ai besoin de beaucoup d’heures de travail, de remettre sans cesse en jeu mes acquis. Dans la somme de travail et la précarité de mon travail peut-être. Je suis, une passeuse d’images, un maillon de la chaîne. En cela, oui.

Qu’exposez-vous actuellement au Musée des beaux-arts de Tournai ?

En fait, il s’agit d’une exposition dans le cadre de Europalia Roumanie, avec deux autres photographes belges Bernard Bay et Nicolas Clément, et trois photographes roumains : Daniel Constantinescu, Nicu Ilfoveanu et Iosif Kiraly.

Nous travaillons ensemble depuis 2013, les Belges en Roumanie et les Roumains en Belgique.

Nous exposons dans le magnifique musée des Beaux-Arts (musée Horta) qui contient une superbe collection d’art réaliste. Je ne vais pas spoiler ici le contenu de l’expo mais disons que je me suis amusée, pour celle-ci, à revoir mes séries d’images de façon transversale pour la première fois, grâce à ce dialogue avec la peinture, notamment autour de la figure de Diogène, qui a fait écho à « mes » Diogène roumains, les gens de la rue que je filme actuellement, qui m’interpellent dans leur liberté, leur affranchissement des conventions sociales qui vivifie tellement !

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© Isabelle Detournay

Quelle est la nature de vos travaux actuels ?

En ce moment, je travaille sur un documentaire, avec des personnes filmées à Bucarest, autour de la Gare du Nord. J’y travaille avec le soutien de l’Association des Jeunes Cinéastes à Bruxelles. Beaucoup de nouveaux codes pour moi, avec lesquels j’espère arriver à construire un film qui interpellera les gens autant que moi j’ai été bousculée lors de sa réalisation.

Propos recueillis par Fabien Ribery

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Isabelle Detournay, Majorettes, préface de Vincent Bertholet, traduction de Peter Martin, Husson éditeur, 2008, 1500 exemplaires

Site d’Isabelle Detournay

Husson Editeur

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Isabelle Detournay, La Classe A008, textes Andrea Rea, Adèle Santocono et Isabelle Detournay, design Déborah Robbiano, éditions Le Bec en l’air, 2017

Le Bec en l’air

Exposition – collective – au Musée des Beaux-Arts de Tournai (Belgique), jusqu’au 19 janvier 2020

Musée des Beaux-Arts de Tournai

El Carès
© Isabelle Detournay

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