Dans l’atelier de création des photographes Anne-Marie Filaire et Franck Pourcel

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©Franck Pourcel

On ne le savait pas, mais ils nous manquaient. Leur retour est donc une joie.

Il s’agit des petits livres d’activités buissonnières d’une collection initiée par Zoème (Marseille) et Filigranes Editions (Trézélan, Paris) intitulés Cahiers, dont paraissent aujourd’hui les volumes 7 et 8, consacrés aux essais, esquisses et travaux de fond des artistes Anne-Marie Filaire et Franck Pourcel.

Le principe en est à la fois simple et savoureux : montrer les archives et les expérimentations de photographes contemporains, en pariant sur la surprise du hors-champ, la beauté des agencements, la fécondité du montage.

Il ne s’agit pas de faire un bilan, mais de témoigner pour chaque auteur de l’importance de ses recherches esthétiques, offrant aux lecteurs la chance d’entrer pour quelques instants dans leur atelier de création.

Célébrée pour son travail sur le paysage français, mais aussi sur les territoires de guerre, Anne-Marie Filaire est au Liban, au Yémen, en Palestine, observant, essentiellement en noir et blanc, la façon dont se modifient les environnements naturels et urbains, s’intéressant aux peuples comme à la persistance des traces de leur présence.

Pour comprendre sa démarche, on peut se procurer chez Textuel une impressionnante monographie accompagnée de textes de Jean-Christophe Bailly et de Géraldine Bloch (2017), ou choisir les chemins de l’intime en ouvrant son Cahier de liberté.

Ponctué par des autoportraits, cet ouvrage est une traversée d’une mémoire photographique abordée comme une scène quasi imaginaire, dont l’empan chronologique se situe entre 1988 et 2014.

Beauté déterminée d’une jeune femme se confrontant directement à la réalité, et déployant son œuvre à la jonction de la douceur des espaces familiaux et du vaste dehors soumis aux turbulences géopolitiques.

Photographiant des visages, Anne-Marie Filaire sait la responsabilité de l’artiste quand il décide de rendre visible tel ou tel état du monde, et des êtres.

Son approche des réalités est interrogative, suspensive, et d’abord, ce Cahier le révèle, introspective.

Photographie en
©Franck Pourcel

Franck Pourcel quant à lui est un autre veilleur, éveilleur, observateur, créant des univers mobiles, en expansion, par le biais de livres et d’installations, pour aborder des phénomènes complexes, tels que les limites entre le vivable et l’invivable aujourd’hui, à l’ère de l’anthropocène.

Son Cahier offre un portrait décalé de son travail, dans l’inventivité d’un work in progress portant un regard sur le monde dans sa globalité, bien au-delà de son ancrage méditerranéen.

Nous avons discuté sur le sens même de son œuvre et de son incessant besoin de déplacement.

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©Franck Pourcel

Comment avez-vous réagi lorsque vous avez reçu de la part de Zoème Editions la proposition de revisiter vos archives ?

Ces dernières années, j’ai travaillé à plusieurs reprises avec Soraya et Rafael, de l’association Zoème, pour préparer divers projets d’exposition. Cela leur a permis d’avoir accès à une bonne partie de mes archives. Au fil du temps et des échanges, une relation de confiance et d’amitié s’est instaurée. En 2018, Ils m’ont proposé de faire un cahier ensemble. Je connaissais déjà la collection Cahiers, dont j’apprécie la teneur expérimentale. Pour mon cahier, l’idée était de revisiter mes archives, et d’essayer de faire émerger un autre regard, en décalage par rapport à mes travaux précédents.

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©Franck Pourcel

Comment définiriez-vous vos axes de recherches ? Vous êtes l’auteur, notamment au Bec en l’air, de Néoruraux : vivre autrement (2004), La petite mer des oubliés (2006), Vous qui tuez le temps (2006), Au crépuscule (2008)…

Je suis un observateur du monde en restant à ma place, en vigilance permanente afin d’éclairer une époque et une réalité du monde. J’essaie de m’inscrire dans la durée et donc de suivre et d’accompagner certains courants de pensées d’aujourd’hui, d’anthropologie environnementale, de politique citoyenne, d’actualité et d’humanité : les loups, les migrations, les changements climatiques, les limites entre l’habitable et l’inhabitable, les résistances alternatives faces au consumérisme et au productivisme, l’évolution du monde, celui du travail, des sociétés, les petites gens dans leurs Vies minuscules chères à Pierre Michon… Je cherche à comprendre les nouveaux modèles de la société, ses courants et j’étudie certains penseurs, philosophes, anthropologues, Philippe Descola, Baptiste Morizot, Keith Basso, Kenneth White… Ces pensées et ces mutations me nourrissent. Ma vision s’affine, mon regard évolue et ces réflexions s’invitent dans mes restitutions, tant dans leur contenu que dans les supports. J’utilise ainsi de plus en plus l’image animée, le son, la cartographie. Dans la restitution de mes travaux, je tente de renforcer et d’élargir ma création sans jamais la figer dans une seule réalité ou une seule représentation. L’installation dépasse le cadre traditionnel de la photographie, recréant une cartographie « personnelle », une autre circulation du sujet, un volume, un univers en trois dimensions où tous les supports sont liés et prennent un sens dans le dispositif. Cet ensemble peut se modeler et s’adapter aux lieux d’exposition, s’enrichir de nouvelles créations et s’ouvrir ou se confronter à d’autres interprétations. Je le souhaite toujours en mouvement et ouvert. Mon projet méditerranéen Ulysse ou les constellations (2003-2013) en est la meilleure réalisation.

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©Franck Pourcel

Comment pensez-vous votre inscription dans le territoire marseillais et l’espace méditerranéen ?

Je suis marseillais et méditerranéen. Marseille et sa région sont mon laboratoire d’anthropologie visuelle depuis trente ans. J’explore ainsi une société dans laquelle je vis et je m’inscris, au sens de ma responsabilité citoyenne et politique. Mon engagement est total. M’importe aussi l’inscription de Marseille dans le monde méditerranéen. En voyageant en Méditerranée, j’arrive un peu mieux à comprendre Marseille. En observant Marseille, j’apprends davantage de la Méditerranée. Les deux sont intimement liés à travers leur histoire, les styles de vie, « the Mediterranean way of life ». J’interroge ce territoire dans sa modernité où se confrontent immuabilité et changements.

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©Franck Pourcel

Quelles libertés vous ont données la préparation et conception de votre Cahier ? Quelles audaces vous êtes-vous autorisées ?

L’idée de ce cahier est justement de s’autoriser toutes les audaces. Jusqu’à présent, mes publications se sont concentrées sur des travaux spécifiques à un territoire : le quartier Noailles à Marseille pour De gré ou de force, l’Étang de Berre pour La petite mer des oubliés, la Méditerranée pour Ulysse ou les constellations… Ici, c’est différent. Je porte un regard sur le monde dans sa globalité, de Marseille à Oulan Bator, de Tirana à Luanda, d’Alger à Buenos Aires… Les photographies montrent des paysages, souvent ravagés, du monde industriel. C’est un peu la question de l’Anthropocène, qui m’occupe et me préoccupe, notamment dans sa dimension sociale : pour une bonne partie de la population mondiale, le monde est devenu presque inhabitable. Au milieu de ses territoires en voie de désertification, des hommes et des femmes : travailleurs, migrants, et autres anonymes, photographiés dans leur quotidien. Répétition des gestes, efforts et épuisement. Ce n’est pas sans rapport avec ma propre histoire. Une planche-contact montre une femme sur une calibreuse de pommes : il s’agit de ma mère lors de son dernier jour de travail avant la retraite. Le cahier a été aussi l’occasion de travailler sur le rapport image/texte. À partir de textes déjà existants, j’ai bricolé, en collaboration avec Rafael Garido, une sorte de cut-up. On visait un ton, une tonalité spécifique. Sans les commenter, il accompagne les images : c’est ma voix, mais qui d’une certaine manière m’est devenue étrangère.

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©Franck Pourcel

La quatrième de couverture mentionne votre « hyperactivité ». Etes-vous d’accord avec ce terme ? Y a-t-il chez vous le sentiment d’une urgence à créer et témoigner ?

Je suis photographe à temps plein, en activité permanente. Je réalise beaucoup d’images, je construis beaucoup de projets à court, moyen ou long terme. C’est un travail sans limite dans lequel je ne m’impose pas de frontière. J’utilise le petit format, Leica 24×36 en série M avec la visée décentrée et depuis peu de temps, j’ai acquis un Leica numérique. Il y a ensuite plusieurs niveaux de sélection. Je réalise un editing large jusqu’à le réduire pour le sujet traité. Toutes ces images sélectionnées peuvent me servir dans l’élaboration d’autres projets. J’ai découvert la photographie par hasard à vingt-cinq ans. J’ai construit tardivement mon regard de façon autodidacte. Je fonctionne de manière intuitive à partir de ma propre expérience sociale, sur l’ici et l’ailleurs, sur nous et les autres. Entre documentaire et poésie du quotidien, j’essaie de témoigner d’un monde globalisé, tout en portant une attention spéciale aux modes de vie et de résistance des individus et des groupes qui le sillonnent, sans condescendance ni compassion. En cela, je ressens une urgence, la détermination de montrer.

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©Franck Pourcel

Vous vous déplacez donc énormément un peu partout sur la planète, en Mongolie, au Gabon, en Albanie, en Argentine, à Djibouti, en Italie, au Burkina-Faso, en France. Comment définiriez-vous la notion de voyage ? Cherchez-vous dans la diversité le monde commun et les correspondances entre territoires divergents ?

Où que ce soit, la condition de l’homme m’intéresse. Les voyages alimentent mes motivations et mes réflexions sur l’état du monde, j’en fais un constat. Voyager est donc une nécessité permanente pour rencontrer et raconter l’autre, au milieu du délabrement du monde. Alors tous les moyens sont bons pour poursuivre cet inventaire. Je fonctionne par intuition. Je me façonne ma propre expérience du monde en le traversant, en le parcourant, en le vivant, c’est un rapport physique, une traversée dans l’espace et dans le temps.

Votre Cahier montre-t-il essentiellement une planète malade, asphyxiée, exsangue, surchargée de déchets et réduite au désert ? Faut-il comprendre ainsi la dimension abstraite de nombre de vos images ? Etes-vous désespéré ?

Je ne suis pas désespéré. Et pourtant le monde est souvent désespérant. D’une certaine manière il a été désenchanté, vidé de sens. La logique du profit, qui est une logique de la prédation, l’a réduit en effet à une sorte d’abstraction. C’est peut-être de là que vient la dimension abstraite que vous évoquez pour parler de mes images.

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©Franck Pourcel

Y a-t-il des lieux que vous ne souhaitez pas ou ne souhaiteriez pas photographier, pour les soustraire à l’avidité de représentation et les préserver de toute pollution visuelle ?

Nous sommes dans un monde globalisé où tout est lié. Il n’y a pas de lieu, de nature préservée. Je n’ai pas de sanctuaire à préserver. Je reviens d’un voyage de trois mois en Russie, en Sibérie orientale, de Irkoutsk à Magadan, pour mon projet sur la grande migration des Amérindiens. J’ai traversé des territoires immenses de nature sauvage, et pourtant au milieu de ces immenses étendues, se poursuivent les extractions des ressources naturelles, les pollutions, la diminution du permafrost, la sécheresse, les feux de forêt… Les conséquences sont, encore une fois, terribles.

Quelles alternatives à la lèpre capitaliste ?

La lutte, la décroissance et l’économie du partage.

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©Franck Pourcel

Le renne blanc de la fin de votre livre symbolise-t-il une possibilité d’indemne ?

Oui et non : oui car il symbolise une sorte de virginité de la nature, une nature originelle, une forme de pureté du milieu naturel renforcé par le blanc omniprésent dans cette photographie. Puis il y a son regard qui vient nous interroger. À travers le cadre, il regarde le désastre, le monde des vivants et les conséquences des confrontations avec les humains. Non, car il y a un élément qui viole sa « pureté ». Un bout de plastique bleu est accroché sur ses bois, comme le signe du désastre. Lui aussi n’est plus pur, déjà envahi et englouti par l’anthropocène. Enfin, on peut le voir comme un fantôme, disparaissant peu à peu dans ce monde qui ne veut plus de lui.

 

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©Franck Pourcel

Comment envisagez-vous votre place d’artiste dans la société ?

Ma place est celle du témoin. J’essaye d’exercer mon travail avec rigueur et indépendance. En même temps, il me semble que l’artiste joue un rôle important dans tout ce qui concerne la transmission : il s’inscrit dans une histoire, se positionne, voit, sent, partage. Mais c’est de plus en plus difficile. Le monde de l’art, et plus particulièrement le petit monde de la photographie, ne se soustrait pas à l’économie et l’écologie dominantes : la mise en concurrence est quelque chose de généralisé. Comme beaucoup de mes collègues, je travaille sans garantie, sans filet. Souvent aussi sans visibilité. Comme tant d’autres choses, la place de l’art et de l’artiste dans la société doit être constamment réinventée.

Propos recueillis par Fabien Ribery

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Anne-Marie Filaire, Cahier # 7, Zoème / Filigranes Editions, 2019, 32 pages

Anne-Marie Filaire – site

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Franck Pourcel, Cahier # 8, Zoème / Filigranes Editions, 2019, 32 pages

Franck Pourcel

Editions – Zoème

Filigranes Editions

main

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