Kyoto, une hétérotopie, par Colette Fellous, écrivain

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© Colette Fellous

« Ce nouveau monde, je l’appellerai Kyoto song. C’est lui que j’aimerais écrire. Il a la forme d’un voyage qui contiendrait tous les voyages : un désir, une brûlure, un élan souverain, une quête, une danse. Un voyage qui prendrait le vrac des choses, des temps, des sensations et des êtres, leur forme, leur respiration. »

Comme Nirvanah, d’Yvonne Baby (éditions Maurice Nadeau, 2016), Kyoto song, de Colette Fellous, est un livre de transmission et de questionnement profond sur le sens d’une vie.
Deux femmes voyagent au Japon, une petite fille, Elyssa, et sa grand-mère lui offrant la chance de vivre son rêve.

Ce n’est pas un film du maître Ozu, dont le beau fantôme hante cet ouvrage de délicatesse, mais un roman d’apprentissage, pour l’une, et pour l’autre, considérant le Japon comme une véritable terre natale, mieux encore, de renaissance.

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Lisa © Colette Fellous

Eloge de la multi-appartenance (la Tunisie, la France, le Japon), Kyoto song est un livre sur les mystères du temps, sur la faveur des départs, sur la beauté d’un lien familial, sur la nécessité de trouver un lieu où faire revenir à soi l’ensemble de sa vie.

Succession de signes, féérie de temples et de jardins, Kyoto est un observatoire où lire lentement le paysage afin d’en percevoir toute la grâce – les étincelles du détail -, mais c’est aussi un rêve où se recomposer.

Ici, tout apparaît à la fois comme très ancien et à neuf, quand tout a déjà failli disparaître, à Sidi Bou Saïd lors du passage d’un train fendant l’espace comme on coupe des jambes, quand tout s’est achevé, à Florence, par l’emploi malheureux de mots faisant fuir un grand amour, quand le monde a basculé, lors d’un viol à dix ans – aucun esprit de ressentiment, aucun échec de vengeance, mais de la force de vie traversant le traumatisme.

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Entre Proust (l’autonomie des phrases édifiant un monde), Sainte-Beuve (les clés biographiques), et Bashô (le haïku comme satori, totalité de soustraction), Kyoto song tente de comprendre ce qui lie les êtres, les paysages et les choses et la façon dont s’agencent les lignes d’une vie.

Sur son cahier d’écolière, Lisa/Elyssa note des mots en japonais. Ce sont des portes, des porches, des arches sous lesquelles s’abriter, et des promesses de retrouvailles immédiates, comme on écrit des livres pour fortifier la mémoire de ceux qui nous survivent, sans séparer pour toujours les morts des vivants.

Il n’y a pas de petites choses, de mouvement de la nature insignifiant, mais un vaste souffle de vie atteignant à chaque instant la totalité de la création, de la crête de la vague à la page de roman.

« Je reprends du café et m’installe sur le rebord de la fenêtre, je ramasse mes genoux sur la poitrine, j’attends, je regarde, je me sens bien, à ma place. »

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© Colette Fellous

Le minuscule est majuscule, le médiocre est majesté.

Tout est à la fois lumineux et secret, secret et lumineux, comme un verre de bon saké, un thé aux bleuets, ou la voix de Roland Barthes.

Un livre s’écrit, qui invente son chemin, avance dans le lointain en le découvrant très proche, dans l’extase du simple et de la joie d’être ensemble dans l’éventail du présent.

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© Colette Fellous

Accompagné de photographies, très belles, témoignant en leur matière composite et sensible de la réalité du monde flottant, Kyoto song est un livre dont la foi en la vie, malgré les béances, les souffrances, les catastrophes des villes en flammes et des tsunamis ravageurs, est à la fois bénédiction et leçon.

C’est aussi une parole de femme, libre, aimante, toujours au bord du gouffre, et révélant cependant inlassablement la beauté des correspondances.

« Ce que je n’ai pas dit à Lisa, c’est que moi aussi j’avais envie de cacher dans un roman tout ce que j’aimais, même les scènes les plus fugitives, mêmes celles qui n’avaient aucun lien entre elles, je disais que si elles m’étaient apparues c’est qu’elles devaient avoir leur vérité, leur logique et leur géométrie secrète, il devait d’ailleurs y avoir partout des symétries cachées, elles n’étaient pas venues vers moi par hasard, je devais les écouter comme je devais écouter les plus menus détails que nous découvrions dans ce voyage, Lisa et moi. »

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Colette Fellous, Kyoto song, Gallimard, 2020, 188 pages

Colette Fellous – site Gallimard

Pour prolonger le voyage, on pourra ouvrir avec plaisir le livre de Carole Naggar, Voyage à Kyoto, où l’auteure associe à chacune de ses photographies un poème bref.

« Ici / Les choses me regardent. »

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Carole Naggar, Voyage à Kyoto, PixelPress (New York), 2015

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© Carole Naggar

Pour toute commande, écrire à naggarcarole2@gmail.com

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© Carole Naggar

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