Hommage à Alain Desvergnes, par Christian Milovanoff et Christian Gattinoni, photographes, enseignants, critiques (2)

 

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Yoknapatawpha  © Alain Desvergnes

Je n’ai pas connu Alain Desvergnes, qui dirigea de 1979 à 1982 les Rencontres internationales de la photographie d’Arles, et créa avec Lucien Clergue et Maryse Cordesse en 1982 l’Ecole nationale supérieure de la photographie.

Admirateur de l’œuvre de William Faulkner, professeur agrégé à l’université Saint-Paul d’Ottawa (Canada), il était également photographe, auteur notamment de la série Paysages en tant que portraits / Portraits en tant que paysages (2012).

Son décès récent à 88 ans à Etel, dans le Morbihan (12 juillet 2020), a suscité beaucoup d’émotions.

J’ai souhaité ouvrir L’Intervalle aux témoignages de ses amis.

Après l’hommage composé par Arnaud Claass, je diffuse aujourd’hui les très beaux textes de ses collègues et amis Christian Milovanoff – qui enseigna également de 1982 à 2014 aux côtés d’Alain Desvergnes -, et Christian Gattinoni, ayant professé dans la prestigieuse école à partir de 1989.

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Yoknapatawpha  © Alain Desvergnes

« UNE ÉCOLE, UN BÂTIMENT, UN ENSEIGNEMENT, UN HOMME : ALAIN DESVERGNES.

1980-1990, voilà une décennie importante pour la photographie en France. Car tout autour de l’École Nationale de la Photographie (créée en 1982 suite à l’élection de François Mitterrand et au dynamisme de Maryse Cordesse pour défendre le projet d’une école à Arles), sont apparus des espaces dans lesquels la photographie allait tenir place : centres d’art, FRAC, centre de la photographie, Maison Européenne de la Photographie. On pourra ajouter le nombre croissant d’expositions de photographies durant cette décennie, la mise en œuvre de missions photographiques (dont celle de la DATAR), l’enrichissement des collections muséales  (Musée d’Art Moderne de Saint-Étienne, Carré d’Art de Nîmes, Musée des Beaux Arts de Nantes) ainsi que, dans les domaines de l’édition, l’apparition de nouvelles revues consacrées à la photographie qui allaient, ô combien, susciter des prises de position assez catégoriques (la revue Photographies, Les Cahiers pour la Photographie).

Ce rapide survol « historique » pour dire que de tous côtés, pour le meilleur et pour le pire, l’école de photographie d’Arles était regardée, jalousée, critiquée, honorée ou soutenue. Il est vrai qu’un lieu où l’on allait enseigner la photographie pouvait paraître sinon suspect du moins énigmatique en France.

Au milieu de cette tempête, il y a eu un homme, Alain Desvergnes, qui a dû se battre à chaque instant pour qu’une école, avec pour spécificité la photographie, voie le jour.

– Se battre à chaque instant, cela veut dire, s’occuper du bâtiment lui-même (un ancien hôtel particulier du 18ème siècle). Celles et ceux qui ont connu les premières années de l’école d’Arles se souviennent des engueulades d’Alain avec tel ou tel corps de métier : il s’emportait parce que la couleur du laboratoire noir et blanc était trop brillante, que la grille d’entrée fonctionnait une fois sur deux ou était trop lente à se refermer, que les rayonnages de la bibliothèque étaient mal agencés, qu’il n’ y avait pas de prises de courant pour le projecteur Kodak Carousel de l’auditorium et que la couche de xylophène sur les poutres de la très belle bibliothèque était insuffisante ou pas.

Alain était en effet, ne l’oublions pas, le maître d’œuvre et le maître d’ouvrage de l’école, « l’ingénieur et la petite main » comme il se plaisait à dire. Et de ce fait il allait devoir supporter les affres de cette double fonction. Heureusement que, dans ces moments-là, il y avait Maryse Cordesse pour arrondir les angles auprès du Ministère qui souvent tardait trop à débloquer les crédits car les colères d’Alain étaient assez puissantes et parsemées de quelques jurons bien gaulois.

– Se battre, cela signifie également et surtout inventer un enseignement en photographie, ce qui n’existait pas jusqu’alors en France dans aucune école d’art nationale et régionale. Et pour se faire, il s’entoura alors d’une équipe pédagogique réduite : trois enseignants-photographes, tous les trois différents dans leurs engagements photographiques, aussi bien dans leurs pratiques que dans les textes qu’ils publiaient çà et là. Arnaud Claass, Christian Gattinoni et moi-même, nous n’étions jamais tellement d’accord entre nous ,sauf sur un point essentiel qui nous réunissait alors et qui avait un nom : la transmission de cet art que l’on appelle la photographie.

Nous savions qu’elle était en quelque sorte un enfant terrible qui n’aime guère les étiquettes, un art qui dérange et modifie nos habitudes visuelles et notre perception du monde.

Nos cours aussi différents soient-ils dessinaient cet impossible territoire de la photographie.

Alain le savait et soutenait nos convictions.

Dans cet enseignement que l’on inventait avec le soutien indéfectible d’Alain Desvergnes, venait s’ajouter l’apport d’intervenants extérieurs spécialisés dans des domaines où la photographie avait un rôle à jouer : le graphisme, le reportage, les prises de vue à la chambre, le diaporama, les tirages couleur, la conservation et la restauration, etc.

Mais je retiendrai surtout la mise en place de séminaires critiques toutes les trois semaines pour chacune des trois promotions. Le principe était somme toute simple : que l’étudiant montre son travail photographique et en parle : 5/6 étudiants par séminaire et chaque séance durait pas moins de quatre heures. Tout le monde y participait, tout le monde débattait. Et toutes les trois semaines les séminaires se succédaient : aucun absentéisme.

Il s’agissait pour les participants de parler de ce que l’on voyait. J’ai toujours cela en tête quand j’interviens dans une école ou que je donne une conférence. L’école d’Alain, celle qu’il a su bâtir, était une école du regard : voir et recevoir.

Alain Desvergnes voulait que son école soit une école de savoirs mais aussi une école du faire, « une école polytechnique », disait-il.

Former des artistes, des photographes ? Pourquoi pas ? Autant qu’ils soient alors instruits.

Mais la politique d’Alain Desvergnes (son combat) visait beaucoup plus loin : former « des hommes et des femmes d’images » selon son expression, c’est-à-dire que les étudiantes et les étudiants puissent être des « professionnels dans les métiers de l’image ». Je sais qu’il était content quand il apprenait qu’un tel, une telle exposait quelque part, publiait un livre ou était en charge de la photographie dans un musée, un centre d’art, un journal, une agence photographique.

L’école, c’était plus qu’un hôtel particulier avec de belles poutres dans la bibliothèque : c’était vraiment une école d’art comme lieu de formation.

Oui, je suis triste car c’est un grand moment qui s’éloigne.

Christian Milovanoff »

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Yoknapatawpha  © Alain Desvergnes

« UNE COMMUNAUTE PHOTOGRAPHIQUE EN DEUIL D’ALAIN DESVERGNES

Mon tout premier contact avec Alain Desvergnes a eu lieu lors d’un appel reçu de sa part m’informant de sa voix douce qu’un poste d’enseignant était libre à l’Ecole Nationale de la Photographie et me demandant si j’étais intéressé. Je suis tombé de mon fauteuil. Mon nom lui avait été soufflé par Patrick Roegiers, critique photo du Monde, intervenant régulièrement à Arles que je tenais informé de mes actions.

Grâce à Alain Avila, Madeleine Van Doren, Paul di Felice et Pierre Stiwer mes activités de critiques étaient venues aux oreilles d’Alain qui se tenait au courant de toutes les initiatives dans notre domaine de création. Ce qu’il a poursuivi toute sa vie pour rester à l’écoute de tous ceux qu’il avait invités à intervenir à Arles ou contribué à former. Il découvrait ma création de photographe dédiée à la mémoire de mon père déporté résistant, c’est ce qui a emporté sa décision par rapport aux autres postulants, ainsi que celle de Milo [Christian Milovanoff], Arnaud [Claass] et de Marie Annick son épouse qui composaient le jury. Si j’étais intervenu auprès de différents publics pour des workshops, j’ai eu tout à apprendre de son expérience pédagogique et de celle de mes collègues.

Les premières promotions étaient exclusivement masculines, mais quand je suis arrivé en 1989 nous étions presque à parité. Jamais Alain n’a voulu imposer de quota mais nous avons toujours lors de nos oraux d’entrée fait le pari sur la passion et la capacité de s’investir dans toutes les disciplines des gens d’images et les femmes ont été gagnantes. A l’origine de sa carrière nord-américaine, Alain exigeait de tous les étudiants de pratiquer  l’anglais. A l’oral cela suscitait toujours cette question  qui en a sidéré plus d’un(e) : « Who won the French’s », seuls les fans de tennis entendaient Roland Garros dans cette expression. La conversation se poursuivait et l’enseignement  de la langue au long des trois ans a permis des carrières internationales à beaucoup de nos diplômé(e)s, qu’ils soient photographes, critiques ou historien(ne)s du médium.

Ces échanges internationaux avec de nombreuses institutions étrangères ont facilité le développement de la communauté de l’Ecole de tous ceux qui ont suivi son conseil de « ne pas agir en joueur de dames, un pion après un autre, mais en joueur d’échecs,  en prévoyant plusieurs coups à l’avance ». En dehors de son œuvre, chaque situation vécue à l’ENP était documentée par notre directeur, séminaire critique, inauguration d’exposition, jury de de diplômes qui offrait un petit tirage à chacun(e) légendé et signé, cette mémoire au quotidien a soutenu notre sentiment d’appartenance. Pour ma part comme pour mes deux complices historiques, j’ai conservé des relations avec beaucoup d’anciens, restées vives, nourries par les réseaux sociaux et des collaborations de tous ordres : j’aimerais ici citer particulièrement, et ce n’est pas exclusif,  Christophe Laloi, Yannick Vigouroux, Vincent Bengold, Patrice Loubon, Kimiko Yoshida, Mireille Loup ou Brigitte Bauer…Mais nous n’avons jamais eu autant l’impression d’une communauté élargie que dans la perte récente d’Alain Desvergnes où les témoignages d’empathie de toutes les promotions comme des institutionnels, intervenants artistes, critiques ou théoriciens se sont multipliés. Sa réussite est là, nous lui en restons infiniment reconnaissants.

Christian Gattinoni »

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Site de Christian Gattinoni

Christian Milovanoff

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