Yannick Haenel en roue libre, une adresse à Sainte-Anne

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« A mes yeux, la question que pose la littérature est simple : où est-on encore en vie ? (…) Je voue ma vie à chercher ce lieu, dont je pense qu’il a lieu dans la parole. Et non seulement je le cherche, mais j’en fais l’expérience. » 

Inlassablement, livre après livre, phrase après phrase, Yannick Haenel ne cesse d’approcher du foyer de vérité qu’est la littérature.

Non pas une vérité extérieure, qui dirait qui a raison ou tort, qui dissimule sciemment ou pas, mais une vérité de fond, c’est-à-dire une écoute de la parole à l’intérieur de la parole, accordée à l’énergie même des mots et à leurs associations, une donation accueillie dans une solitude sans effroi, un silence convoquant, Yannick Haenel va jusque-là après avoir lu Méditation, de Martin Heidegger (Gallimard, 2019), les divins.

Invité à l’hôpital Sainte-Anne par son ami Stéphane Habib à ouvrir la psychanalyse par le questionnement sur le désir d’écrire, l’écrivain n’y vient pas seul, mais accompagné par un cortège de nymphes, celles que la littérature ne cesse d’appeler, et d’autoriser à se dévoiler, mieux encore par Diane elle-même, sa protectrice, comme d’autres sont guidés par la buse, ou le guépard.

Adressant sa parole à des oreilles lacaniennes, l’écrivain construit son propos à la manière de qui connaît la géographie du langage psychanalytique, ses tours, détours et retours, ses brusques accélérations, ses ralentissements voluptueux, ménageant des surprises, révélant peu à peu ce qui l’enchante, derridien d’abord en son introduction, s’excusant presque comme le maître de tenter l’exercice impossible de faire de la littérature en parlant, élaborant justement, en direct, cette érotique singulière de la voix de qui entend des voix, l’écrivain en son dé-lire de raison.

Mais qu’entend-on dans cette conférence ? De l’in-ouï bien entendu, pour nous qui sommes généralement si sourds au désir qui nous martèle, cette tonalité répétée dont l’écriture fait son miel, sans en vendre d’abord, elle n’est pas là pour ça.

Lisant Jean-Claude Milner, Yannick Haenel le rappelle, il y a les imbéciles, qui se renient, changeant de cap quand le vent tourne, et les idiots, qui s’obstinent du chef, les irréductibles, les irrécupérables, notamment ceux qui tiennent pour nécessaire, vital, de préserver leur langue, leur rage d’expression, quand tant en sont dépossédés, ou la délaissent pour les mirages du médiatique.

« Existe-t-il encore une parole, qu’elle soit politique, scientifique, sociologique ou autre, qui ne  soit pas absorbée aujourd’hui dans le dispositif communicationnel, c’est-à-dire réduite à de l’information interchangeable ? Cette question, je ne peux la formuler – et y répondre – qu’à travers ce que je vis, c’est-à-dire la littérature. »

La littérature est-elle le possible de l’impossible, ou l’impossible du possible ? Sans en faire une obsession, voire une religion (Maurice Blanchot in memoriam), on peut tout de même se raconter des histoires, offrir un lieu d’apparition aux invisibles.   

Actéon a quitté ses armes, traverse la forêt, muse, désarmé, rencontrant la vierge déesse, qui l’égare, l’absente à lui-même, ce qui s’appelle l’éclair du désir, qui révèle.

Actéon, c’est l’écrivain rêvant du corps de Diane nue, c’est le bain de phrases, l’eau brûlant les yeux du regardeur se métamorphosant alors en cerf, bientôt dévoré par ses chiens.

« Diane est ma complice. Elle veut ma mort ? Moi je ne veux rien d’autre que recevoir ses gouttes, et tant pis si les chiens se jettent sur moi, tant pis si ceux qui me lisent ont la dent dure : je n’aurai vécu que pour cette extase. »

Pour Yannick Haenel, la littérature est là, dans cette scène primitive, dans l’aveuglement devenu vision, ce qui se nomme aussi histoire de l’art.

L’enjeu est ici celui du retournement du regard, d’un voyage sans retour dans l’existence poétique, son risque, ses faveurs.

« Il y a, dans les phrases, une dimension consécratoire, et je  vois bien, en regardant autour de moi, que la littérature contemporaine s’en détourne, l’ignore, l’oublie. Elle a peur du sacré : peut-être le confond-elle avec les religions, avec l’autorité, avec les églises. En tout cas, elle se coupe de cette vision que vous prodiguent les épiphanies ; elle se prive de cet éclair qui nous ouvre à la mémoire des récits. »    

Pour oser voir Diane nue, il faut sûrement être un peu fou, furieux, héroïque, et savoir transformer le couteau de sacrifice en geste d’écriture.

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Yannick Haenel, Diane et Actéon, Le désir d’écrire, collection « Psychanalyse » dirigée par Laurence Joseh, série réalisée avec la collaboration de Stéphane Habib, prologue de Françoise Gorog et Luc Faucher, Editions Hermann, 2020, 64 pages

Editions Hermann

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