Citizen Kahn, une biographie de la Planète, par Adrien Genoudet, écrivain

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Je suis particulièrement intrigué depuis plusieurs années par la personnalité et l’entreprise de sauvegarde d’Albert Kahn, à qui l’on doit la constitution de l’ensemble monumental « Les Archives de la Planète ».

Prenant conscience, après un tour du monde personnel en 1908, du bouleversement inéluctable, causé par l’industrialisation massive des pratiques et des terres, du rapport ancestral que les êtres humains entretenaient avec leur environnement immédiat et leurs traditions, le riche banquier parisien de la Belle Epoque décide de confier à des photographes et des cinéastes la mission de documenter un monde en sursis.

Le projet durera plus de vingt ans, de 1909 à 1931, jusqu’à la ruine financière de son initiateur après la crise de 1929.

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Autochrome, Ourga, Mongolie, Femme mariée Khalkha à Cheval, musée Albert Kahn, Boulogne-Billancourt

Cette conscience se levant à l’instant de la catastrophe, l’historien et écrivain Adrien Genoudet, très inspiré par la pensée de l’Histoire de Walter Benjamin et de Siegfried Kracauer, mais aussi par des figures de la pensée historique telles que Michel Foucault, Philippe Artières et Patrick Boucheron, a cherché à la comprendre dans un livre passionnant, L’effervescence des images, publié en Belgique aux éditions Les Impressions Nouvelles.

Ces images malgré tout conservées à Boulogne-Billancourt se présentent ainsi comme des rescapées interpellant notre présent, lui-même soumis actuellement à de considérables bouleversements.

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musée Albert Kahn, Boulogne-Billancourt

Les images recueillies par Kahn « nous regardent déjà avec les larmes aux yeux », précise Adrien Genoudet, comme si en elles reposait le savoir de notre engloutissement présent.

Que sait-on de Kahn ? Peu de choses au fond. Le fils de confession juive d’un marchand de bestiaux alsacien devenu financier, né en 1860, mort en 1940, ayant constitué une archive vertigineuse : « 72 000 plaques autochromes couleur  de 9x 12 et 13 x 18 centimètres, de 183 000 mètres de pellicules de film nitrate 35 millimètres équivalents à 120 heures de projection – le nombre de titres filmés est évalué à 2 130 -, et de 4 000 plaques stéréoscopiques en noir et blanc. » 

Défini par Pascal Ory comme un pragmatique paradoxal, Kahn, qui n’acceptait que rarement qu’on le prenne en photo, fut à la fois un capitaliste sans remords et un humaniste évident.

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musée Albert Kahn, Boulogne-Billancourt

Kahn est une légende, mais aussi une fiction, un profil, une zone d’effacement, décrit cependant par des témoins comme possédant une indéniable présence, une aura même.

Le monde disparaissait, il fallait selon lui le donner à voir, l’exposer, et le reproduire en quelque sorte de façon mécano-chimique pour le conserver, en plaques autochromes si possible, c’est-à-dire, pour accroître la sensation analogique, en couleur.

Le projet est décrit ainsi : les opérateurs sont invités à filmer des « cérémonies religieuses, prières individuelles et collectives, processions, enterrements, baptême ou équivalent, mariages, fiançailles, danses et cérémonies diverses, entrée et sortie des monuments du culte, types d’hommes, hommes célèbres, scènes de la vie militaire, scènes caractéristiques du pays, étudiants, bergers, vêtements et uniformes divers (civils et militaires, constructions de maisons, intérieurs, animaux domestiques, instruments de labour, etc. métiers manuels, moyens de locomotion et de transport : voiture – bateaux – attelages, marché : aliments, boissons locales (manière de les préparer), scène de repas (façons de manger), industries locales, aspect général des agglomérations humaines, champ – culture – enclos, etc., routes – rues – jardins – cours etc. »

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musée Albert Kahn, Boulogne-Billancourt

Les images Kahn sont aujourd’hui infiniment précieuses, qu’elles montrent des habitants de Penmarch en costume traditionnel bigouden ou un orfèvre dans les rues de Kaboul, des druzes syriens ou des mendiants indiens, des prostituées palestiniennes fumant le narghilé ou des Japonais en tenue de samouraï.

Non, nous ne sommes pas seuls, le monde a existé, il est encore là, même spectral, nous regardant depuis au moins cent ans en des archives créant dans la diversité des géographies, des pratiques et des mœurs, une continuité humaine très belle.

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musée Albert Kahn, Boulogne-Billancourt

Pour éviter que le monde ne se défasse totalement, il y a la révolution des images, ce manteau de nécessiteux troué et superbe.

Le corpus kahnien est à la fois ivresse et mélancolie, donation et retrait, aiguillon doux et amer du passé dans le présent.

Comme l’écrit avec justesse Adrien Genoudet, les Archives de la Planète sont une promesse, non de retour, mais d’en-allée, une énergie de regard qui oblige bien plus qu’elle n’écrase ou ne paralyse, une foi aiguë.

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musée Albert Kahn, Boulogne-Billancourt

Evoquant l’emploi par Chris Marker du fonds Kahn  dans le montage godardien Quand le siècle a pris forme (1978), le chercheur écrit : En démultipliant le siècle par sa mise en scène, l’installation markerienne a pour but de répéter le temps des images tout en brouillant leur lisibilité pour mieux pousser les spectateurs contemporains à voir, par transparence, la portée universelle et prospectiviste de toute image de ruines ou de destructions. »

Je ne peux m’empêcher de penser aussi qu’en ces années précédant la Première Guerre mondiale, Victor Segalen est en Chine, tentant lui aussi de préserver, en poèmes et équipées personnelles, une culture millénaire bientôt renversée, ni qu’à la fin des années 1920 en Allemagne August Sander décida lui aussi de confier au médium photographique le soin de préserver le passé avec sa fabuleuse série des Hommes du XXe siècle.

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Adrien Genoudet, L’effervescence des images, Albert Kahn et la disparition du monde, préface de Patrick Boucheron, Les Impressions Nouvelles, 2020, 344 pages

Les Impressions Nouvelles

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Se procurer L’effervescence des images

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