Histoires du petit bossu, par Muriel Pic, écrivain

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Karl Blossfeldt

« Les timbres ont longtemps été les images que les Etats déposaient dans les chambres des plus petits pour leur raconter l’histoire des gloires et des nations. Maintenant, les enfants la découvrent sur internet. La philatélie n’intéresse plus personne. Les timbres ne sont plus que les restes d’un monde en train de partir, prêt de disparaître le temps que s’éteignent toutes les espèces de la faune et de la flore qu’ils répertorient. »

Pour son art du montage, sa capacité à se saisir des archives, son art de relier petite point et vastitude, biographème et Histoire, j’accorde beaucoup d’importance aux textes de Muriel Pic.

Après l’excellent En regardant le sang des bêtes (Trente-trois morceaux, 2017), présenté dans L’Intervalle, Affranchissements est le nouvel opus de cette auteure attentive au plein déploiement des mots, de leur étymologie, de leur vie, et à leurs multiples répercutions, rebonds et dérivations.

L’exergue, emprunté au révolutionnaire Auguste Blanqui, qui chercha l’éternité par les astres dans sa prison du château du Taureau, dans la baie de Morlaix, dit tout : « Seul, le chapitre des bifurcations reste ouvert à l’espérance. »

La virgule derrière « seul » me touche.

Chez Pic, le temps est brassé, il n’est pas linéaire, chronologique, bien plus intérieur que strictement calendaire.

Les dates se succèdent, comme des notes de musique sur une partition volante, dans un ordre devant davantage à la logique des associations d’idées, qu’à la bonne conscience scolaire. 

Tout commence par la poésie, un recueil de William Carlos Williams, Spring and All, ouvert en 2000 dans une librairie de Bloomsbury à Londres, alors que Muriel Pic attend Jim, oncle Jimmy, bossu, handicapé, et comme elle collectionneur de timbres, passionné par la notion d’affranchissement.

La chercheuse mêle images et mots, courts paragraphes et photographies diverses, comme autant de pièces à exploiter, développer, ouvrir.

Par sa capacité à faire parler les détails, Williams est exemplaire de la poétique mise en place par Muriel Pic, faisant du tremblement du document un mode d’accès privilégié à la réalité, pour ne pas prononcer le beau mot impossible de réel.

Il y a du Walter Benjamin dans l’air, bien sûr – Le bossu est aussi un vieux poème allemand qui aurait, selon Hannah Arendt, accompagné le philosophe toute sa vie, symbolisant la malchance, la maladresse, la catastrophe -, des envois du passé dans le présent, des promesses à ne pas trahir, des dettes à comprendre, respecter, liquider.

Eloge de Jim aimant la liberté, les timbres et les plantes : « Il avançait dans l’herbe, tranquille tortue terrestre, confondue avec ce vert et mystérieux tapis mouvant qui se renouvelle à chaque printemps. Il en récitait les poèmes étranges, formules magiques tracées dans la terre à l’aide d’un alphabet élémentaire que l’on ne peut pas lire, mais seulement deviner. Rien ne lui échappait de la diversité et de la finesse des organismes végétaux. »

A la façon de Derrida, mais d’une manière plus pop, Muriel Pic fait de la bosse de son oncle un mode d’accès au monde, la retrouvant dans le fameux système de Law en 1719, chez Giacomo Leopardi en 1927, dans certains jeux de tarot.

Magie, ésotérisme, migration des formes et des archétypes à la façon de l’anthropologue Aby Warburg.

La culture est une chambre d’échos, amenant l’auteure à ouvrir un livre de botanique concernant la taille des arbres fruitiers – pour affranchir un arbre, il faut enfoncer le rameau porteur dans la terre de telle sorte que le point de greffe soit enterré –, à s’interroger sur le battement du pouls dans le poignet,  le temps comme fiction, la théorie mathématique des bifurcations.

L’imagination est une décharge, et une hospitalité.

Mais que devient-elle quand l’humanité a rapetissé à ce point ?

« On peut évaluer l’état d’une société à trois choses au moins : la manière dont elle traite les morts, les vivants et le vivant. Le deuil et l’hospitalité, j’en parlerai plus tard – si le dieu de l’économie me prête vie, ce dont chacun est en droit de douter. »

On peut partir en vacances chez Hitler, dans le complexe balnéaire qu’il fit construire sur l’île de Rügen, ou regarder les photographies de fleurs de Karl Blossfeldt.

On peut retourner à Menton avec Jim en 1923, à l’hôtel Bellevue, un palace, où il naquit, corps condamné à ne pas croître, et rester du côté des végétaux, des vignettes, des parfums.

On peut y retrouver Haïlé Sélassié, le Négus,  qui y séjourna, reçu comme un dieu en Jamaïque en 1966, mais ayant annexé l’Erythrée en 1962, menant ce pays vers la dictature nationaliste, et le drame d’une population contrainte de fuir, aujourd’hui encore en Europe, un pays sans avenir.

Allez, un peu d’héliothérapie au Cannet ne nous fera pas de mal, nous sommes si blancs, si malades, si débiles.

Allez un peu de naturisme avec Jeanne, la mère de Jim, grande amante et lectrice du géographe Elisée Reclus.

Allez un peu, beaucoup, de nuits de fêtes avec le photographe zurichois Jakob Tuggener.

« L’imagination, écrit Muriel Pic l’orée d’un chapitre intitulé L’argent, l’argent, l’argent, augmente l’intelligence, élargit la conscience, convie le monde libre à l’existence. Sans elle, il n’y a rien à espérer, c’est toujours pareil. »

Plus loin, citant l’écrivain allemand Hans Magnus Enzensberger : « Nous avons pris l’habitude d’admettre une liberté qui n’est qu’une imposture. »

Entrecoupé de poèmes en anglais, Affranchissements est un livre hybride, multiple, sur Mallarmé, les sanatoriums, le soleil, et sur un oncle mystérieux, homme qui aimait les femmes, les mots et les timbres, et vivait pleinement son idiosyncrasie.

Semer une graine, la regarder pousser, la soigner et en récolter les fruits procure une satisfaction simple mais durable. Un sentiment de liberté.

Ainsi Jim.

Ainsi Muriel Pic à sa table de travail de noble intellectuelle précaire.

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Muriel Pic, Affranchissements, Seuil, Fiction & Cie, 2020, 283 pages

Seuil – Fiction & Cie

Muriel Pic

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