Et commence la nouvelle harmonie, par Paul Lasne, footballeur professionnel, écrivain

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« Nous serons tous en apnée, en lévitation abyssale dans les profondeurs de nos maisons, à nager le long de cette barrière antivirus, moins colorée que celle de corail. »

La littérature n’attend pas, elle peut surgir plus rapidement encore que le meilleur des attaquants français lors d’une partie décisive, elle attendait son heure, la voici, frappant la tête et le cœur en mots, en phrases, en rythmes, il ne faut pas la lâcher.

C’est un peu comme cela – un accès aux vaste domaine de la littérature – que je vois et lis MurMures, premier livre du footballeur professionnel Paul Lasne (AC Ajaccio, Montpellier Hérault Sport Club, Stade brestois), écrit durant le confinement au printemps 2020.

Ce pourrait être un passe-temps un peu fou pour un sportif de haut niveau à l’arrêt, un pari, un défi pour un auteur n’étant pas du milieu, du sérail, des patentés, non, c’est bien mieux que tout cela, puisque c’est un feu nietzschéen transformé en geste apollinien.

L’auteur du Gai savoir est cité en exergue : « Je vous le dis : il faut porter encore en soi un chaos, pour pouvoir mettre au monde une étoile dansante. »

Danser ou rien, faire pirouette la langue ou rien, intensifier son rapport à l’existence par l’écriture ou rien.

Tout commence par le sens de l’observation, le coup d’œil, la notation réaliste, qui tenue jusqu’au bout, devient quasiment fantastique, comme un caddie prenant son autonomie un jour où tout se rétrécit.

L’océan devient un lac, une recette de cuisine une bataille sauvage.

« La nature s’est glissée dans un coma discret. »

MurMures, ce sont des scènes du quotidien, des flashes, les gestes de Laura, la compagne, l’épouse, et des enfants, Louise et Victor, un jogging en forêt, l’arrivée du printemps, toute cette vie dans la conscience de la mort étouffant les pays.

Le temps prend le temps de laisser revenir les souvenirs, un voyage à Capri, un serveur de thé à Marrakech, le visage d’un grand-père en train de bricoler, une musique, par exemple un bon rap.

Le temps d’une initiation, et de retrouvailles d’avec les plaisirs simples, l’odeur d’un café, une émission de radio, une brioche partagée en famille, des fraises apportées par une voisine.

Le temps de regarder, la grue maîtresse du port de Brest, un chevreuil.

Paul Lasne aime décrire, trouver un chemin, un angle de vision, une expression permettant une dérivation, et prolonger la sensation par la volupté des mots associés.

Tiens, au bout du jardin ou devant la maison, passe la mythique Route 66, le confinement autorise tout : « Peindre le vide de ces plaines immenses et se recueillir devant cette aquarelle à l’eau bénite, la religion des grands espaces. »

Ecrire était peut-être d’abord un amusement sérieux, mais peu à peu est arrivée la drogue de la liberté, l’élargissement de soi dans une concentration intense : « Au temps du rien de l’après-midi, quand le café est encore bien chaud, je parcours mon manuscrit lourd de ratures, jusqu’à la découverte d’une nouvelle page. Vous n’imaginez pas. Cette feuille nue au diktat de la rainure sévère est une offrande de liberté sans frontières. Un vaste terrain de jeu où toutes les émotions peuvent s’ouvrir en grand. »

Le grand, c’est une foulée de plus, une victoire contre la pagaille en soi, un rythme exact.

Il faut entretenir l’esprit, mais aussi le corps, la compétition reprendra bien tôt ou tard.

« Le football est un sport collectif, mais il est d’abord une passion intime et solitaire. Une genèse addictive née sous la couette, l’objet culte serré contre soi. Le foot authentique, c’est de la douleur de voûtes plantaires martelant des terrains de terre, de sable ou d’asphalte. Pas de rond central ni de point de penalty, et les buts, il faut s’en arranger. Deux troncs d’arbres en larges poteaux, deux cartables jetés sur des sols de marelles, dans la cour de récréation. Deux équipes improvisées, des chaussures aux lacets volants, les cheveux humides sur les bords. Le foot, c’est un bonheur livré en instantané et plus tard, quand tout ce qu’il faut de travail enrobe un brin de talent, ce sport offre le confort de chaussures à crampons sophistiquées. Les ballons gonflés au millilitre d’air près glissent sur des pelouses vert mouillé, taillées aux ciseaux. Mais le jeu perd alors de son imaginaire. »

MurMures est un livre de grand calme dans la tempête d’une époque incertaine, anxiogène, létale.

Un approfondissement du « mental » et de l’esprit positif, quand la désorientation générale entraîne chacun dans une zone dangereuse.

Trente-et-un an, trente-et-un récits.

Un parcours de vie, beaucoup d’endurance, une solitude à assumer, des accidents et des grands bonheurs, les enfants, la rencontre d’une aimée : « Mais au détour d’un chemin rocailleux, quand la chaussée se libère, mon moteur intérieur s’exalte à la rencontre d’une auto-stoppeuse, les cheveux bruns et les pommettes qui disent oui à la vie. Elle dira oui devant le maire, oui devant le prêtre. Elle dit oui à tout, Laura, pourvu qu’on s’aventure. Bien vite, Louise et Victor se chamailleront sur la banquette arrière. »

Mais il y a davantage encore que la ponctuation des jours par le tempo des saynètes, il y a la conviction d’un pacte à renouveler avec la nature, une réconciliation avec la mémoire – aucun ressentiment contre le temps et son ‘il était’, définissant selon Nietzsche l’esprit de vengeance -, un goût de liberté découvert dans le proche, une sonate de Chopin apaisante, la description d’un paysage en mouvement (Saint-Malo, dernier texte) dans lequel se fondre.

MurMures est un éloge de la délicatesse.

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Paul Lasne, MurMures, Editions Le Tiers Livre, 2020, 128 pages

Editions Le Tiers Livre

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