Le crime, la sainteté, la littérature, par Yannick Haenel, écrivain

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La porte de l’Enfer, 1880-1917, Rodin

« Des journées comme celle qui venait d’avoir lieu, nous allions en avoir beaucoup d’autres, et non seulement il était impossible de s’y soustraire, mais il fallait endurer les scènes de crime de janvier 2015, celles de Charlie Hebdo, de l’Hyper Cacher de Montrouge ; il fallait soutenir l’insoutenable afin que le crime n’ait pas le dernier mort, et que la nuit qui se répand comme une tache d’encre sur le monde s’efface au profit d’une lueur, d’un mot, d’une parole. »

C’est un livre sur l’impossible, sur le mal, sur la parole qui pourrit comme sur celle qui sauve, sur la littérature.

J’ai tout arrêté pour le lire, comme Yannick Haenel a tout arrêté pour l’écrire.

Intitulé Notre solitude – parce qu’en ces territoires où la mort frappe avec la brutalité la plus extrême, les survivants et les témoins majeurs forment une communauté de solitaires -, cet ouvrage guidé par les pointes de lumière perçant les ténèbres relate une expérience intérieure : celle d’un écrivain devenu chroniqueur judiciaire pendant les cinquante-quatre jours du procès des attentats de janvier 2015 contre Charlie Hebdo, allant jusqu’au bout de la nuit d’une tuerie interminable ne cessant de le hanter.

Silence, sidération, terreur, et recherche obstinée par la Justice – tenant en sa balance tout le poids de l’édifice social -, de la vérité, des causes, des motifs, des complicités.

Au Tribunal, la parole s’expose, mais aussi les corps, les médiocrités inouïes, les vies rognées jusqu’à l’os par les petitesses, comme les phrases qui sauvent, par leur clarté, par leur évidence, par leur amour, l’humanité entière.

Il y a les accusés, et les femmes, Coco – qui dut composer, sous la menace d’une arme, le code ouvrant la porte des bureaux du journal -, Sigolène Vinson et Catherine Gervasoni, qui virent elles aussi la haine en face, et Zarie Sibony, caissière de l’Hyper Casher, femme de tragédie et de lumière ayant échappé à la mort pour maintenir la possibilité de la parole vivante.

Car ici les femmes sont celles qui portent la lourde responsabilité de témoigner, ayant échappé à la mort – les fous de Dieu, dans leur code de l’honneur valant code de l’horreur, ne les tuant apparemment pas.

Notre solitude est une vallée de larmes, un livre sur l’épuisement et le désespoir, sur la vulnérabilité et sur la force que procure l’indemne parvenant malgré tout à ne pas se laisser happer par les couteaux du néant, sur le précieux soutien des proches – Barbara, Lucia, les amis -, sur les saints, ceux qui arrêtent le mal ne cessant de se propager comme une peste de corps en corps, de tête en tête, qui lui refusent un accès intime, qui le dissolvent parce que leur âme possède un diadème contre lequel les fusils d’assaut ne peuvent rien.

« A force de se tenir dans la solitude, on trouve des phrases ; elles arrivent dans la nuit avec une lenteur fidèle. Le chuchotement des phrases qui glissent dans la nuit est l’une des choses qui me bouleversent le plus au monde : il ressemble aux battements de cœur d’une femme avec qui l’on fait l’amour. »

Inventant, pour tenir le coup, lors des journées infernales passées au tribunal de la porte de Clichy – relatées dans une chronique paraissant chaque matin sur le site de Charlie Hebdo, toutes ayant été reprises dans Janvier 2015, Le Procès, avec des dessins de François Boucq –, des rites spéciaux, les poches bourrées de phrases (Simone Weil, Kafka, Hegel), Yannick Haenel en ce second livre conçu au moment même du procès comme une sauvegarde spirituelle, savait qu’il ne pouvait pas déroger à sa mission, qu’il fallait écrire un récit pour tous, afin que les assassinés soient accompagnés, ne serait-ce qu’un peu, encore un peu, sur les rives de la vie.    

Il fallait endurer la tragédie, ne pas abandonner les morts, écrire des phrases justes, entendre en soi une voix plus forte que les entraves, une voix de courage, de liberté, d’innocence, quand tout exprimait le malheur, l’effondrement, la catastrophe, le démoniaque.

Il fallait pénétrer dans les royaumes souterrains, ne pas se laisser méduser, devenir fou sans sombrer dans la folie.

Livre probablement le plus intime de Yannick Haenel, en ce qu’il raconte aussi sans fausse pudeur sur quelles exigences et déraisons repose la vie d’un écrivain absolu – Notre solitude relève d’un combat entre l’obscurantisme et le bien, entre le silence qui tue et celui qui accueille, entre la brûlure de l’enfer des armes et la fraîcheur ardente de l’écriture.

Au cœur de cet ouvrage capital, il y a la honte, pour des hommes capables de commettre de tels crimes, pour des hommes mettant en cage d’autres hommes, et plus largement encore pour des hommes de gauche (Edwy Plenel et Médiapart) coupables de ne pas défendre jusqu’au bout la liberté de rire de tout, afin de ménager, avec une bonne conscience assez lâche, la susceptibilité d’une frange de la population victime d’ostracisme, victimisée.

Décrivant une nouvelle fois les accusés et leurs agissements crapuleux, ainsi que leur degré d’implication dans le massacre antisémite opéré par les frères Kouachi et Amedy Coulibaly, Yannick Haenel observe en eux « un usage délinquant de la parole », un crime contre la possibilité même du langage, qui bientôt, qui déjà, nous ravage tous.   

« Lorsque le mal se resserre sur lui-même, il forme un abcès qui éclate. Alors, il y a des morts. J’ai senti parfois que ça se refermait sur moi. J’avais envie de fuir, loin du procès, et de tout oublier. Mais je savais aussi que c’était inutile : le tribunal était partout, et même le week-end je ne pensais qu’aux crimes, aux accusés dans leur box, au malheur des survivants, aux morts dont j’imaginais parfois, dans ma folie, qu’ils lisaient ce que j’écrivais. »

Il faut des efforts surhumains pour tenter de rétablir un peu la balance, d’être à la hauteur d’une éthique de la parole contre ceux qui la salissent sans cesse.

Durant le procès, les tensions internationales contre la France accusée de blasphémer s’accentuant, l’écrivain fut placé sous protection judiciaire, avant que de nouveaux attentats ne soient perpétrés (contre un homme et une femme de l’agence de presse Premières Lignes, contre le professeur d’histoire Samuel Paty, qui fut décapité devant un collège de Conflans-Sainte-Honorine, contre trois fidèles assassinés dans la basilique Notre-Dame-de-l’ Assomption de Nice) dans un cycle de mort paraissant sans véritable fin.

Comment sortir de la violence ?

Comment traverser les ténèbres ?

Comment s’échapper ? par quels trous ? par quels actes ?

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La porte du Paradis, 1425-1452 de Lorenzo Ghiberti, Baptistère de Florence

« Personne ne témoigne pour le témoin » écrit Paul Celan à la fin de son poème intitulé Aschenglorie (traduction Jean-Pierre Lefevre), auteur dont Yannick Haenel cite quelques autres phrases fulgurantes.

Oui, mais non, cela s’appelle l’effort de littérature, la rencontre des vivants et des morts, la possibilité d’entendre des voix.

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Yannick Haenel, Notre solitude, Les Echappés, 2021, 192 pages

Les Echappées – maison d’édition

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