Portrait de l’aimée en amie, par Bernard Bonnelle, écrivain

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Pietà, 1475, Ludovico Brea

« Gênes est loin d’être la plus belle ville italienne, mais c’est pour moi la plus fascinante, avec ses rues resserrées entre la montagne et le port, ses immeubles qui prennent appui les uns sur les autres, ses degrés, ses terrasses, ses passages. La passion des Italiens pour les murs de soutènement, les piliers, les arcades s’y donne libre cours. Les constructions anciennes et modernes s’y enchevêtrent sous les viaducs du train et de l’autoroute, et un carré de mer bleue barré de fils électriques apparaît parfois, comme une promesse d’évasion, au-dessus d’une venelle sordide. »

C’est un récit court, très bien écrit sans être précieux, qu’il faut lire en goûtant chaque mot, chaque phrase, chaque association d’idées.

Les noces de Gênes, de Bernard Bonnelle, publié à La Table Ronde, relate l’histoire d’un couple, d’une aimée, d’une amie, partie trop vite au royaume des ombres, alors que tous deux auraient souhaité mourir ensemble.

Ce livre est un hommage à la vitalité d’une épousée rieuse et franche, droite et déterminée, courageuse et mystique.

Lui, qui sera sous-préfet entre Auvergne et Limousin, parcourt les mers du globe terraqué à bord de le Jeanne d’Arc, elle doit accepter la vie de femme de marin de profession.

« Tu m’offrais une sécurité affective dont les bienfaits dureront jusqu’à mon dernier jour ; t’ai-je toujours rendu la pareille ? Tu me trouvais peu engagé, et pas seulement à cause de mon métier de marin qui me tenait éloigné du foyer pendant de longues périodes. »

Les souvenirs s’enchaînent, du coup de foudre à l’Académie de la bière, à Paris, le 6 décembre 1985, un rendez-vous manqué à Gênes, des séjours à Rome et au fil de ses missions, la naissance des enfants.

Composé avec beaucoup de pudeur, de tact, de retenue, Les noces de Gênes prouve que le classicisme – dans la langue, dans la façon de concevoir une conjugalité – peut être une force de révolution, et que l’entente durant une vie entière n’est pas qu’une utopie adolescente.

« Nous considérions [notre] mariage comme le sacrement de notre amitié. Nous savions que nous surprendrions tous ceux qui jugeaient qu’en cette circonstance le mot « amour » s’imposait. L’amour sentimental et grandiloquent était à nos yeux un monstre que nous nommions « l’amûhr » [on dirait du Lacan]. Nous lui préférions notre amitié – sa simplicité, sa franchise, sa netteté. De fait : tu étais et tu es restée pendant trente-deux ans ma meilleure amie. »

Une femme est morte, mais elle est là, dans un livre conçu comme un tombeau léger, une carte de navigation pour l’au-delà, et pour ceux qui restent.

Elle aimait Dieu, le comprenait intimement même, le considérant comme une personne incorporelle, aimant réciter cet extrait du psaume 26 : Je demande à Dieu une seule chose, mais elle me tient à cœur : habiter sa maison tous les jours de ma vie et goûter sa douceur.

Lui, aimant débattre, cherche les failles, les apories, les défauts logiques, elle considère simplement Descartes comme un ennemi.

Mais la maladie atroce, tapie dans le corps, nécessite une intervention chirurgicale d’urgence – pronostic vital engagé.

« Au service de réanimation, devant le lit où tu gisais, j’ai lu à haute voix la neuvaine écrite par nos enfants à ton intention, et je t’ai demandé si tu l’avais entendue. A peine perceptible, ton hochement de tête a été pour moi une joie immense, que je ne puis comparer qu’à notre émoi, trente ans auparavant, devant le premier sourire de notre enfant premier-né. »

S’ensuivent des pages, déchirantes, sur la mort, sur la prière, sur la messe de funérailles, sur les regrets et les fautes à pardonner.

On peut avoir honte de faire souffrir quelquefois, trop souvent, ceux qu’on aime, et d’avoir préféré l’orgueil à l’accueil inconditionnel de l’autre.

Un homme endeuillé se souvient de la beauté d’une formule disant le tout de l’amour : « Je veux rester tout près de toi… »

On lira dans les quelques vers de Booz endormi repris par Bernard Bonnelle en fin de volume une confirmation de ce tendre désir d’absolu, et dans le visage d’une femme du retable du Paradis, de Ludovico Brea se trouvant au couvent des Dominicains de Santa Maria di Castello de Gênes un signe par-delà la mort.

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Bernard Bonnelle, Les noces de Gênes, La Table Ronde, 2021, 88 pages

La Table Ronde

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