Quando la casa brucia, par Giorgio Agamben, philosophe

Der-Brand-des-Parlamentsgebaeudes-16-Oktober-1834

L’incendie de la Chambre des Lords à Londres, 1835, Turner

« Il peut arriver que la vie disparaisse sur Terre, que plus aucune mémoire ne demeure de ce qui a été fait, ni du bien, ni du mal. Mais toi, continue comme avant ; il est trop tard pour changer, il n’y a plus de temps. »

Premier des quatre textes du recueil éponyme, Quand la maison brûle, de Giorgio Agamben, est une réflexion sur le rôle de l’intellectuel-philosophe-prophète en temps de catastrophe terminale.

Que faire alors que la maison-monde brûle ? Continuer comme avant, et peut-être mieux encore si l’on peut.

« Nous vivons dans des maisons, des villes consumées de fond en comble comme si elles tenaient encore debout. Les gens feignent d’y habiter et sortent dans la rue masqués parmi les ruines comme s’il s’agissait encore des quartiers familiers d’autrefois. »

Comment exprimer l’apocalypse ? Par quelle langue ? Seul le « dialecte » philosophie-poésie – comme jaillissement d’une parole sans précédent- semble en être à la mesure,

« Aujourd’hui la flamme a changé de forme et de nature, elle s’est faite digitale, invisible et froide, mais par là aussi justement toujours plus proche ; elle rôde et nous encercle à chaque instant. »

Notre civilisation pour Agamben ? Une barbarie.

Impossible ici de ne pas reprendre ses paroles : « Mais comment témoigner d’un monde qui va vers sa ruine les yeux bandés et le visage couvert, d’une république qui s’effondre sans lucidité ni fierté, dans l’abjection et la peur ? Leur aveuglement est d’autant plus désespéré que les naufragés prétendent gouverner leur propre naufrage, ils jurent que tout peut être tenu techniquement sous contrôle, qu’il n’y a ni besoin d’un nouveau dieu ni d’un nouveau ciel – mais seulement d’interdits, d’experts et de médecins. Panique et escroquerie. »

L’état d’exception – notion centrale chez le philosophe – est devenu permanent. Nous sommes mobilisés, c’est-à-dire paralysés, par la politique de terreur entretenue, favorisée, développée, par les pouvoirs médiatico-politiques en place.

Que reste-t-il d’intègre, se demande le penseur, au cœur du brasier ?

L’histoire de l’Occident est-elle celle d’une formidable imposture ?

Esclavages, tyrannies, totalitarismes, bombes atomiques, informatiques et génétiques. Calibrage, usinage, déchet.

Que nous reste-t-il ? Peut-être, sûrement, le langage considéré comme l’ouvert.

« Le visage est la plus humaine des choses, l’homme a un visage, et non pas simplement une tête ou un museau, parce qu’il demeure dans l’ouvert, parce qu’à travers son visage il s’expose et communique. Pour cette raison, le visage est le lieu de la politique. Notre temps impolitique ne veut pas voir son propre visage, il le tient à distance, le masque et le couvre. Il ne doit plus y avoir de visage, mais seulement des nombres et des chiffres. Même le tyran est sans visage. »

Agamben poursuit ainsi avec une grande clairvoyance : « Dans les années à venir, il n’y aura plus que des moines et des délinquants. Et il n’est toutefois pas possible de se tenir simplement à l’écart, de penser pouvoir s’extraire des décombres du monde qui s’est effondré tout autour. Parce que l’effondrement nous regarde et nous apostrophe, nous ne sommes nous aussi jamais que l’un de ces décombres. Et nous devrons apprendre à en faire l’usage le plus juste, sans nous faire remarquer. »

Comment pensons-nous le salut ? N’avons-nous pas troqué, avec l’église elle-même, le céleste – à l’Abbaye de Landévennec (Finistère) où j’ai souhaité faire une retraite, distance sociale et gel hydroalcoolique sont imposés -, pour le médical et une conception étroite de la santé ?

« En direction du présent nous ne pouvons que régresser, alors que dans le passé nous avançons droit devant. Ce que nous appelons passé n’est que notre longue régression vers le présent. Nous séparer de notre passé est la première des ressources du pouvoir. (…) Nous avons peur de la mort parce que la part de nos vœux inexaucés s’est accrue hors de toute mesure. »

Le poète-philosophe, entouré d’une foule de laquelle il se doit d’être solidaire malgré elle, est le témoin de ce qui ne peut être entendu, la disparition de la vie, et le désastre au cœur même de la parole, instrumentalisée, avilie, oubliée, méprisée.

Le prophète parle dans une langue inconnue, obscure à lui-même, mais définitivement lucide – texte Leçon dans les ténèbres.

Il est l’inaudible, ainsi le protecteur du Royaume, d’une pure puissance de jaillissement.

Il est le muet qui parle.

« La prophétie est la conscience de la nature essentiellement politique de l’idiome dans lequel nous parlons (de là, aussi, l’irrévocable pertinence de la poésie dans la sphère de la politique). »

Nous parlons pour la première fois, pour la possibilité de témoigner de l’invention d’une nouvelle langue, à la fois dernière et première.

« Le témoin [absolu] sait que son témoignage interrompt l’histoire, ainsi que le discours du mensonge, sans inaugurer un autre temps ni un autre discours ; il sait qu’il n’y a pas d’histoire de la vérité, mais seulement une histoire du mensonge. »

Quand la maison brûle, seule notre parole en son pur mouvement de déploiement semble capable d’éteindre le feu du ravage, au nom du néant duquel elle s’origine et troue définitivement par son chant inouï.

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Giorgio Agamben, Quand la maison brûle, traduction Léo Texier, Bibliothèque Rivages, 2021, 80 pages

Bibliothèque Rivages – Giorgio Agamben

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Se procurer Quand la maison brûle

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