Détourne-toi, il est grand temps, par la revue Possession Immédiate et ses phrères simplistes

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©Kamilya Kuspanova

« La mansuétude envers le loup est une cruauté envers l’agneau. » (proverbe afghan cité par Jean-Noël Orengo)

Par la qualité et la diversité de ses textes, par ses images (photographies, dessins, peintures, captures d’écrans), par l’élégance de sa révolte, Possession Immédiate est une revue à la singularité indispensable, unique dans le paysage éditorial français – mais y aurait-il ailleurs, en Europe, et plus loin encore, d’autres exemples de la sorte ?

Un onzième numéro vient de paraître : la rage est intacte, comme la volonté de faire la révolution, avec la bibliothèque et les corps poussés par le désir de se rencontrer, de s’expérimenter, de se réinventer.

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©Christophe Guérard

Placé sous l’inspiration de Roger Gilbert-Lecomte écrivant, dans le recueil la Vie l’Amour la Mort et le Vent, « Tom Sauvage est ton Sauveur, et ton sauvage n’est pas loin, il dort encore au fond de la conscience », ce nouvel opus est un baume, mieux encore une proposition d’insurrection intime.

« Curieusement, écrit son concepteur et animateur John Jefferson Selve, notre époque cadenasse et ne se déchaîne qu’à chercher et désigner les coupables de ses maux. Nous sommes loin des désirs sacrés et littéraires de fendre les choses de la vie. »

La fente, la faille, la brèche et la hache tenue fermement s’appellent ici (liste non exhaustive) :

– Georgina Tacou, voyant à travers l’émeraude de Bogota des enfants affamés.

‘- Anna Prokulevich, inventant en photographie une prière d’exorcisme.

– Ferdinand Gouzon, réapprenant à Naples le lien entre les vivants et les défunts.

– Raphaëlle Milone, pensant la déprise sauvage contre l’empire des cyborgs.

– Marko Velk, rassemblant au fusain les pièces d’un cabinet d’amateur.

– Lolita Pille, traversant, de Gourgas (Hérault) à Tinos (Grèce), les noires lumières d’un trouble dysphorique prémenstruel.

– Philippe Gandrieux, traçant à la sanguine de préhistoriques femmes-vulves.

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©Johnny Hostile

– Julien Battesti, pèlerinant à Turin : « Car le Suaire de Turin est avant tout l’icône du silence, cinq mètres carrés de pur intervalle dans le monde des bruits. Ce qui vous tombe dessus quand vous vous tenez face au Saint-Suaire, c’est un silence si pénétrant, une nuit si pleine, que lorsqu’on ressort de l’église, on doit peu à peu se réhabiliter non seulement aux sons et à la lumière, mais aussi l’idée que l’on se fait de son propre corps, exactement comme quand on se lève, un matin, et qu’on sort du tombeau. »

– Kamilya Kuspanova, photographiant en couleur une jeune femme au bain, moment de douceur et de paix au cœur des villes en souffrance, rédimées par chaque nouvelle aube.

– Clarisse Gorokhoff, faisant le mur, à seize ans, pour rencontrer, algue marine emportée par un bel Italien, l’amour au creux des reins, et le cri qui libère.

– Christophe Manon, jouant à cache-cache avec les interdictions pour continuer à se sentir vivant.

– Alban Lefranc, se souvenant de Simon Mana, Français échoué à Berlin, essayant d’écrire tout en haïssant la ville qui l’accueille.

– Louise Chennevière, citant Marguerite Duras : « ça rend sauvage l’écriture, on rejoint une sauvagerie d’avant la vie, c’est celle des forêts, celle ancienne comme le temps, la peur de tout, c’est pas seulement l’écriture, l’écrit c’est les cris des bêtes la nuit. »

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©Anton Bialas

– Christophe Guérard, jouant de la lame du désir pour faire rire les jeunes femmes.

– Yannick Haenel, lisant Le Coupable, de Georges Bataille, au moment du procès des attentats de Charlie Hebdo : « Le nom de Laure, qui vient de mourir, écrit l’auteur de Notre solitude (Les Echappées, 2021), et dont Bataille cherche la flamme autour de lui dans les bois, allume dans ces morceaux de texte errant les braises d’un amour que rien n’exténue. »

– Gaëlle Obliégly, célébrant Piero Heliczer, poète, homme sauvage et subtil errant dans une époque démone : « Piero, comme les mystiques, avait par moment le cerveau débordant d’idées, de pièces, de décors, de poésies, de costumes et il en faisait un fanzine, un festival, un film. Il n’était pas du genre qui te construit un roman ou une série. »

– Philippe Azoury, admirant Nick Cave : « Au Truck, à Lyon, en avril 1989, pour l’une des rares dates françaises de la tournée « Tender Prey », je me souviens d’un punk comme on n’en voyait plus que dans les concerts des Cramps ou de Suicide, avec un perfecto au dos duquel il avait repeint à l’identique la pochette de Junkyard, un cartoon halluciné, chargé, dessiné à l’aérographe, dans le style de ce qui se faisait en 1982. Nous sommes en 1989, et nous vivons déjà dans le regret d’un chaos qui n’aura plus lieu. De 1978 à 1983, Birthday Party avait tout dit de la colère qui le rongeait et ne pouvait aller plus loin. »

– Bruno Perramant, peignant une orgie originelle, une prière à la nuit, une sorcellerie de corps abouchés dans le cosmos d’une palette-organe.

– Damien MacDonald, pointant notre barbarie moderne – « A notre époque, nous ne savons plus quelle est la terre que nous habitons. Sa détresse écologique ne nous parle pas, ses étendues et ses métamorphoses nous sont comme le souvenir d’une carte postale envoyée par un ancêtre lointain, vaguement cinglé. » -, et la grandeur des Indiens Kwakwaka’wakw s’incarnant dans le rituel du Potlatch, dont on sait la fortune dans la pensée française.

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©Anna Prokulevich

Dépense.

Au-delà de l’épuisement.

Déchirure du manteau de bienséance (Adrienne Orssaud).

Boris Bergmann, écrivant sur les poètes du Grand Jeu et le Simplisme, « fraternité poétique et expérimentale, née à Reims, pour pallier à l’ennui et au silence des nuits de province. »

Dans la recherche d’un passage, de la juste place du couteau sur la gorge de l’époque, la politique révolutionnaire est endurance, obstination à tenir le point gagné, et parfois rire majeur de l’idiot voyant.

Comme une revue de nécessité.

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Possession Immédiate, « Tom Sauvage est ton Sauveur », textes de Philippe Azoury, Julien Battesti, Boris Bergmann, Arno Bouchard, Théo Casciani, Louise Chennevière, Alexandra Dezzi, Mathilde Girard, Clarisse Gorokhoff, Ferdinand Gouzon, Yannick Haenel, Ingvild, Damien Jalet, Dorothée Janin, Simon Johannin, Cédric Lagandré, Alban Lefranc, Damien MacDonald, Christophe Manon, Raphaëlle Milone, Gaëlle Obliégly, Jean-Noël Orengo, Adrienne Orssaud, Sinziana Ravini, Clément Roussier, Matthieu Peck, Lolita Pille, Georgina Tacou, Elsa Viet, images Giasco Bertoli, Anton Bialas, Arno Bouchard, Léonard Bourgois Beaulieu, Chiraz Chouchane, Nicolas Gavino, Kendell Geers, Philippe Gandrieux, Christophe Guérard, Johnny Hostile, Kamilya Kuspanova, Adrienne Orssaud, Romain Perrot, Bruno Perramant, Arthur Poujois, Anna Prokulevich, Rahi Rezvani, Marko Velk, Benoit de Villeneuve, Ben Wrobel, 2021, volume 11

Possession Immédiate – site

Se procurer le volume 11

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