L’impatience des corps, les rouages du cœur, par Christophe Manon, poète

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Cimetière de Saint-Martin, Brest ©Fabien Ribery

« Ce que le regard attend / toujours / se dérobe / et c’est peut-être / un sommeil très ancien / qui vient / le souvenir d’une étreinte / ou d’un baiser / cette part inflammable de soi / qui relance le corps / une chose et son ombre / qui se dissolvent dans la lumière / et font basculer l’instant / comme une plume tombe / dans cette peur intime / soumise à la poussière. »

La vie du critique littéraire compulsif est ainsi faite que parfois ses yeux se ferment, non simplement par lassitude (trop de mots, de phrases, de situations, de pensées, de stratégies communicationnelles), mais parce que physiquement son corps ne tient plus (trop d’émotions, de turbulences intérieures, de rage).

La vue troublée, m’obligeant à approcher mon visage au maximum de la page et à faire des efforts de mise au point très importants, il me fallait un livre de secours, pas un livre de plus.

Ainsi Provisoires, du poète Christophe Manon, publié à Caen chez Nous, qui dit à la fois la précarité, la fragilité, la présence de la mort, et le feu, le désir, le corps de jouissance.

Les vers sont libres, disposés en cascades, pas de ponctuation si ce n’est chaque fois un point final, qui est à la fois une chute et une relance.  

« Peut-être / faisons-nous preuve de bravoure / quand nous allons par le monde / tel qu’il est / et que nous assumons / sans ciller / ce que c’est de vivre / et peut-être aussi lorsque / chacun progressivement se dépouille / de ce qu’il fut et qu’ainsi / nos cœurs s’allègent / de leur poids révolu / expérimentant jour / après nuit nuit / après jour / comment ne plus. »

Nous sommes perdus, mais il y a l’amer égarant des reins, des peaux, des poitrines, des sexes, masculins et féminins.

Le memendo mori se fait carpe diem, dans la conscience de la gravité des actes permettant l’abandon.

Odeurs, excès, frémissements, joie.

Vulnérabilité, blessures, solitude de bête hagarde.

« Si quelque chose éclate / entre nos dents friables / lorsque nous sommes saisis / par la stupeur exigeante d’aimer / ce ne peut être qu’une minuscule / bulle d’angoisse oubliée / sous la soudaine averse de lumière »

Urgence des souffles,

« Humble et noble est le métier / de vivre sans avarice / dans la splendeur du jour »

Dans le présent des baisers recule l’absurdité générale.

Gratitude-tumulte ; fureur-beauté.

« sur mes jouir dit-elle fesses »

Etreinte-peur ; sang-douceur.

« Nos mains posent parfois / sur d’invisibles objets / de tremblantes / et timides caresses / et nous rêvons / espérant pouvoir apaiser / ce qui ne peut être apaisé / – notre soif inextinguible / la joie / d’aimer de vivre / et de mourir / dans la pleine lumière / du jour. »

J’ai caressé dans un cimetière de Brest une vierge sculptée.

En la touchant, l’ai compris ce que mes yeux n’avaient pas vu : Marie est enceinte, dans son giron bat le cœur du monde.

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Christophe Manon, Provisoires, NOUS, 2022, 98 pages

Editions Nous

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