Dans les ruines de l’Histoire, par Mathieu Pernot, photographe

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Album de René Pernot, Syrie, 1926 © Mathieu Pernot

« Parmi les motifs qui se sont imposés, il y a notamment celui des rideaux métalliques, qui ont constitué un sujet récurrent que j’ai décliné au fil du voyage. Destinés à fermer l’accès et cacher la vitrine, ils ont littéralement fondu à Mossoul lors des bombardements, ont été perforés par les balles à Tripoli, tandis qu’à Damas on y peint le drapeau syrien et le visage de Bachar Al-Assad. Prévu pour occulter ce qui est derrière, ils font apparaître en leur surface un réel qui en dit long sur la région. » (Mathieu Pernot conversant avec Etienne Hatt)

Au commencement était le grand-père, qui effectua en 1926, dans la tradition du Grand Tour au XIXe siècle, un voyage touristique au Moyen-Orient, et dont les photographies ont été conservées dans un album de famille, constituant les premières pages du livre de son petit-fils Mathieu Pernot, La ruine de sa demeure, qui effectua près de cent ans plus tard le même voyage, en le prolongeant jusqu’à Mossoul.

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Beyrouth, 2020 © Mathieu Pernot

Publié chez Atelier EXB à l’occasion d’une exposition éponyme à la Fondation Henri Cartier-Bresson, ce livre témoigne en plus de deux cents images des ravages de la guerre au Liban, en Syrie et en Irak, les ruines qu’observe le photographe étant à la fois millénaires et contemporaines : à côté de sites archéologiques superbes (Baabek au Liban, la plaine de Ninive en Irak), il y a Alep, Homs et Mossoul, villes martyres.

Mettant en regard histoire familiale et grande histoire, le lauréat du prix HCB 2019 est parti de Beyrouth, le photographe ayant pu louer – signe du destin – le même appartement que celui où vécut son père, né à Tripoli alors sous mandat français, en un quartier (Sanayeh) tant de fois bombardé.

Montrant ses photographies de formats différents dans l’ordre chronologique de la prise de vue, La ruine de sa demeure – beau titre hölderlinien – offre par ses gravats et lieux de culte effondrés un visage du Moyen-Orient, pourtant berceau de haute civilisation, désolant.

En 1926, Beyrouth, Tripoli, Baalbek, Damas, Homs, Lattaquié et Palmyre semblent, dans le regard du grand-père, avoir peu changé depuis des centaines d’années, l’orientalisme est un désir d’unité dans les représentations, voire de fantasmagorie.

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Homs, 2020 © Mathieu Pernot

Méditant sur le temps et la fureur destructrice des hommes, Mathieu Pernot photographie d’abord l’appartement familial, ses volets en bois bleu, son beau carrelage, sa grandeur déchue – l’explosion survenue dans le port de Beyrouth en août 2020 l’a endommagé durablement – mêlant à ses images celles de son aïeul.

Voici un lieu, fondateur, essentiel, destinal.

Tout le reste ensuite sera pavé disjoint, dévastation, chaos.

Le silence règne, mais quels bruits pourtant, quels fracas, quelles insupportables déflagrations sonores. 

Des lits massacrés, des vitres brisées, des impacts de pierres et de balles, comme à Tripoli où se sont affrontés les sunnites et les alaouites.

Des voitures calcinées, des immeubles délabrés, des hommes isolés tels des ombres errantes.

Les enfants jouent à la bagarre, il faut bien apprendre la loi des hommes et de la frérocité (Gérard Haddad).

Dans la plaine de la Bekaa, il y a Héliopolis, cité romaine antique possédant encore le majestueux temple de Bacchus.

Ici aussi la guerre a frappé, mais, patinés par le temps, les sanctuaires ont peut-être gagné, dans le vide advenu, en présence sacrée.

Le centre-ville de Damas est encore intact, embouteillé et rempli de taxis jaunes, mais peut-être moins nombreux encore que les portraits du dictateur baasiste maintenu au pouvoir dans l’intérêt des grandes puissances voisines.

Qui est le rebelle ? Qui est l’affilié ? Qui est le sycophante ? Comment savoir ?

Il est certain cependant que la rue n’appartient pas aux femmes, moins présentes ici, à Homs ou Alep, que les gravats et les bâtiments explosés.  

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Palmyre, 2021 © Mathieu Pernot

On déblaie, on reconstruit, Sisyphe est un ouvrier syrien couvert de poussière.

Sous l’effigie du dictateur, il y a des crocs de boucher, et des cadavres torturés souffrant encore dans l’invisible.

Le vieux souk d’Alep était magnifique, comme la madrassa médiévale, il faut tout reconstruire.

« Dans la moitié orientale rebelle, explique Hala Kodmani, grand reporter à Libération, gérée pendant des années par sa population, carcasses d’immeubles encore debout ou amas de ruines racontent des années de bombardements. Longtemps avec des barils d’explosifs lancés par les hélicoptères de l’armée syrienne sur la population, avant que les raids des aviations russe et syrienne en 2016 ne viennent à bout des habitants assiégés. Environ 200 000 d’entre eux ont été déportés de leur ville devenue fantôme, sous une neige exceptionnelle de décembre. »  

Palmyre la merveilleuse offerte au soleil est une femme violée gisant sur les cailloux.

L’Etat islamique a volé, pillé, vendu les trésors nationaux pour s’acheter des armes et des explosifs, ou des drogues.

Ah, Nimroud, la Biblique, que reste-t-il de toi ?

Mossoul, capitale de Daech, deuxième ville d’Irak, a perdu tout son patrimoine culturel, la table rase va bien aux assassins.

La violence des combats fut ici gigantesque, le fanatisme est une valise éventrée dégorgeant de photographies d’enfants, La ruine de sa demeure terminant son odyssée négative en montrant quelques images isolées d’un album de famille découvert dans les décombres.

En fin d’ouvrage, Etienne Hatt déclare avec une grande justesse : « On aurait tort de voir dans ce livre un simple constat. Comme les travaux antérieurs de Mathieu Pernot, c’est un commentaire ; un commentaire sur les situations décrites bien sûr, mais aussi sur les images, leurs statuts et leurs fonctions. Ce qui intéresse Mathieu Pernot avec La Ruine de sa demeure est de comprendre ce que peut produire, dans les mêmes pays mais un siècle plus tard, le modèle du voyage photographique, alors que la signification d’un motif récurrent comme celui de la ruine a été irrémédiablement bouleversée. C’est cette même curiosité qui, sur l’île de Lesbos ou au Moyen-Orient, comme dans la plupart de ses travaux, le pousse à confronter ses images à d’autres, prises aux mêmes endroits mais à d’autres moments et par d’autres personnes. »  

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Mathieu Pernot, La ruine de sa demeure, texte Hala Kodmani, entretien entre Mathieu Pernot et Etienne Hatt, édition Jordan Alves, design graphique Nolwen Lauzanne et Mathieu Pernot, photogravure Les Artisans du Regard (Paris), Atelier EXB, 2022, 216 pages

Mathieu Pernot – site

Atelier EXB – Mathieu Pernot

Exposition éponyme à la Fondation Henri Cartier-Bresson, Paris – du 8 mars au 19 juin 2022

Fondation Henri Cartier-Bresson

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La ruine de sa demeure

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