L’élargissement poétique, par Jean-Christophe Bailly, écrivain, et la revue Critique

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« L’attitude adéquate, ce n’est pas de constituer une visée par le moyen de la connaissance, mais d’entrer et de disparaître dans la vérité. La vérité, c’est la mort de l’intention. » (Walter Benjamin, Origine du drame baroque allemand)

Consacré à la figure poétique/intellectuelle et à l’œuvre de Jean-Christophe Bailly, le numéro de janvier-février 2022 (896-897) de la revue Critique, publiée par les Editions de Minuit, est excellent.

Conçue par Marielle Macé, directrice de recherche au CNRS, enseignante de littérature à l’EHESS, cette étude s’intitule avec beaucoup de justesse Poursuites, soit une façon de pointer les lumières exégétiques sur des motifs constamment approfondis par l’auteur de L’Apostrophe muette. Essai sur les portraits du Fayoum (Hazan, 1997) : la phrase, l’animalité, le communisme, le romantisme, la ville, la notion d’espace/espacement, le paysage/dépaysement, la photographie, le théâtre, l’art (Jacques Monory, Marcel Duchamp, Gilles Aillaud, Kurt Schwitters, Kowalski, Dorothea Tanning).    

Avec Jean-Christophe Bailly, grand lecteur de Walter Benjamin – « Sentir l’aura d’une chose, c’est lui conférer le pouvoir de lever les yeux. » (Sur quelques thèmes baudelairiens -, la littérature d’essai est devenue l’un des fragments du continent poétique, le sens y étant comme constamment suspendu, repris, déplacé, élargi.

Il y a une curiosité et un toucher Bailly, comme une acuité sans relâche – une écoute – envers les mouvements de la langue dans sa dimension de parole parlante.

Deux inédits ouvrent ce numéro, Klaus Michael Grüber ou le dépassement de l’intention (communication faite au Théâtre National de Strasbourg le 29 janvier 2011) et Les yeux puis ce qu’ils voient (texte lu à l’Université de Liège le 12 mars 2015), où le penseur analyse la dimension d’exil et de comparution (Jean-Luc Nancy) dans le regard, dans la peinture égyptienne tardive comme dans la série Many are called de Walker Evans.

« Les mots, dans le théâtre de Grüber, écrit-il ne reviennent pas, ils viennent, ils arrivent. L’acteur doit s’ouvrir à cette venue et en être la voix, rien de plus – mais c’est le plus difficile : c’est comme si les mots avaient à produire tout le sens à chaque fois de nouveau, comme si chaque phrase, chaque instant était toujours un commencement, une éclosion. »

Pas d’interprétation ou de psychologie, juste une « effectuation sonore du sens dans l’espace ».

« Dans le souvenir que j’en ai, la plupart des mises en scène de Grüber prenaient corps dans des espaces relativement vides, en tout cas jamais saturés et très peu sujets à l’agitation. Il pouvait même sembler parfois que le plus grand calme, un calme extraordinaire était atteint, c’était comme être au commencement du sens, et c’était une expérience vertigineuse. »

Par le dépouillement, par le vide, laisser monter sur scène la possibilité d’une légèreté,

Dans un texte intitulé Phraser, Marielle Macé étudie la façon dont Bailly entend la phrase comme unité fondamentale de l’écriture, entre parole singulière (Laurent Jenny) et muette (Jacques Rancière).

« Penser donc, analyse l’auteure de Styles. Critique de nos formes de vie (Gallimard, 2016), c’est chercher une nouvelle phrase ; qui ne se cherche qu’au moyen d’autres phrases, se dérobe, mais fait son chemin dans cet afflux. Des phrases usées viennent à l’esprit, et le nouvelle phrase se profile, se pressent, et bientôt elle se forme, elle s’affirme, éclairant les autres et leur abandon. »

Si la phrase est construction, elle est essentiellement arrivée, venue, chemin immédiat, éclair, à la fois écho et éveil.

« Le langage, écrit merveilleusement Jean-Christophe Bailly dans Le Propre du langage. Voyages au pays des noms communs (Ed. du Seuil, Paris, 1995), présente ainsi l’utopie d’une communauté non fermée où tout mot est virtuellement un mot de passe, où tout mot ouvre une porte. Une maison qui ne serait faite que de portes ouvertes, tel est le langage. »

Et Marielle Macé de prolonger : « Ce n’est pas d’une identification de la parole au monde qu’il s’agit là ; mais d’une suite d’envois, d’émissions, pour aller le toucher, presque en aveugle. Phraser c’est aller « palper » la réalité, en envoyant des mots au loin, autrement dit la « sonder », « aller où on ne peut pas aller, mais en envoyant. »

Les villes elles-mêmes sont des agencements « non clos de phrases », des phrasés, « un système fluide de déclinaisons et d’accords. »

« Je suis frappé, s’étonne en s’insurgeant le philosophe, par l’écart monumental entre ce qui se dit dans la sociologie journalistique, qui est vraiment la plus grosse pollution qui existe, et les états de réalité, y compris dans leur fragilité, y compris dans leur misère. Il me semble qu’une des tâches que la littérature (ou le cinéma) devrait accomplir, c’est précisément d’habiter cet écart, même pas pour le réduire mais pour le signaler, et créer d’autres connexions, qui peuvent être des indices d’une utopie. »

Oui, il existe d’autres phrases, d’autres manières de vivre, d’autres expériences, d’autres liens.

Par l’ouverture et la matité de ses phrases, Jean-Christophe Bailly offre à ses lecteurs des moments de pensée sans dogmatisme, sans rigidité, laissant à chacun le soin de créer sa propre musique, d’inventer ses propres lignes, et de respirer de façon plus ample ce qui vient.

Les bêtes ont leur propre phrasé, leur silence fondamental nous faisant éprouver notre solitude, mais aussi ce que nous avons, dans le noyau d’être de notre langage, de plus irréductible.

« L’essentiel pour finir est peut-être donc de dire quel bonheur il y a, de tous ces points de vue, à la lecture des livres de Bailly ; elle vous met davantage dans le monde cette lecture, le monde mobile, vivant, vibrant, elle vous y verse, comme un estuaire, elle ouvre la fenêtre et les poumons et fait respirer – respirer dans les choses et dans les paroles, respirer enfin. »

Comment ne pas être d’accord ?

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Revue Critique, Jean-Christophe Bailly, Poursuites, numéro conçu par Marielle Macé, directeur de la publication Thomas Simonnet, Les Editions de Minuit, 2022, janvier-février 2022, 160 pages 

Ce numéro très riche propose aussi une communication de Samuel Martin sur le livre de 2018 Saisir. Quatre aventures galloises (réflexions sur le peintre Thomas Jones, sur Dylan Thomas et le problème de la traduction, sur W.G. Sebald et les bêtes, ainsi que sur Robert Frank photographiant les mineurs), un essai d’Elvina Le Poul sur le pacte intime conclu entre Bailly et les rivières considérées comme des personnes (Le Dépaysement. Voyages en France, 2011), une analyse de Laurent Jenny à propos du regard porté sur la poétique photographique (images peintes, réparées, retraitées) du Stéphanois Jean-Marc Cerino.

 Nathalie Piégay relit les carnets de voyage grecs et américains du promeneur citant Michaux : « L’adulte a vendu l’étendue pour le repérage. »

Dans Détroits, isthmes, communisme(s), Philippe Roux écrit : « Un isthme est une étroite bande de terre, entre deux mers ou deux golfes, qui réunit deux grandes étendues de sol. Un détroit est un bras de mer mettant en relation deux étendues maritimes ou lacustres. Ces deux termes géographiques ont pour singularité de séparer et relier en même temps. Le monde en effet n’est pas « d’un bloc » (tout comme la pensée de Bailly refuse ce qui peut figer). Pour que l’idée, le monde ne soient pas enfermés, il faut penser le communisme selon ces deux modèles. Comme un communisme « non choral », un communisme de l’être-avec et pas seulement de l’être. »

Nina Rocipon : de la fin de l’hymne à la « ressemblance émancipée » à partir du territoire vécu comme espace pluriel et rassemblant.

Daniel de Roulet, physiologue observant ses mains, son corps, la façon dont la pensée le crée : « Il arrive aussi qu’il mime un geste ancestral, quand il évoque le grain d’un texte et que chacune de ses mains fait glisser entre ses doigts une matière friable imaginaire. Deux mains à l’unisson, non pas pour un pléonasme, non pas pour parler avec les mains à la manière méridionale, mais pour sentir lui-même son propos, l’approfondir, le renouveler. »

Julien Zanetta étudiant la dynamique BBB : Baudelaire-Benjamin-Bailly – « Dans le Salon de 1846, Bailly retrouve, en fait, les origines de ce devenir-prose du poème, cette lente transformation qui accueillera le prosaïque au sein même de la forme lyrique. »

Dans son texte Le promeneur rêve, la poétesse Suzanne Doppelt cite ce propos superbe publié dans la revue Vacarme : « Même la plus extrême attention ne pourra jamais faire qu’effleurer, et c’est uniquement cela, je crois, faire une expérience : ne faire qu’effleurer une chose, mais le faire bien, le faire lentement. »

Martin Rueff, pour ne pas conclure, dans Poésie puissance n : « Mort de l’art ? Fin du poème ? Mais le poème renaît sous la pression d’un dicté toujours neuf, provoqué par l’urgence du monde, il va rejaillir et rebondir : « L’unique recours alors est l’interruption, puis la reprise, le recommencement ; cette vie que le poème avait reconnue hors de lui et qu’il avait cherché à capter, il doit attendre de le voir revenir, et il ne sait ni où ni quand il le fera, ni où ni quand il lui sera possible d’avoir à nouveau accès à son ruissellement. » [in Passer définir connecter infinir. Dialogue avec Philippe Roux, Argol, 2015] »   

Revue Critique

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