Aby Warburg et les phalènes, par Marie de Quatrebarbes, écrivain

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« Les rites amérindiens éveillent en lui la même énergie polarisée que celle qui l’avait capturé dans le voile de Vénus, la torsion des corps chez les peintres du Quattrocento, la chevelure d’une nymphe sur un bas-relief. Elle se branche à la même source, charriée depuis les nappes souterraines d’une matrice confinée dans le sombre, et qui fait retour, à intervalles réguliers, rejaillit à la surface comme une eau vive. »

Il y a un mystère Aby Warburg (1866-1929), qui est à la fois celui de sa génialité – sa pensée de la survivance des images comme formes traversant le temps -, et de sa folie.

En écrivant chez P.O.L. Aby, beau titre sonore, comme un cri, une révolte, un nouvel abécédaire radical, Marie de Quatrebarbes s’approche au plus près, comme un de ces phalènes qui fascinaient l’anthropologue des images allemand voyant dans leur vol hypnotique la présence des nymphes, des abîmes de ce grand savant frère de Nietzsche.

Autobiographie en liberté, Aby construit de façon chronologique le portrait d’une singularité : alors que son père est un banquier richissime, l’aîné des enfants Warburg, famille installée à Hambourg, choisira la voie de l’histoire de l’art, de Ghirlandaio et Botticelli d’abord.

« A treize ans, Aby renonce à reprendre les rênes de la banque familiale, en échange de quoi il fait promettre à Max [son frère] qu’il lui achètera tous les livres qu’il voudra. Max tient parole et Aby bénéficie, tout au long de son existence, d’une source inépuisable de livres, venant d’année en année grossir les rayonnements de son immense bibliothèque » – plus de 50 000 volumes transférés à Londres au moment où les Nazis arrivent au pouvoir.

Il y a une électricité, un courant, un flux souterrain liant des objets apparemment très éloignés les uns des autres, une danse hopi du Nouveau Mexique et des divinités souples et errantes traversant la peinture de la Renaissance italienne.

Il y a distance, mais il y a unité, n’y voyez pas contradiction.

Aby classe, regroupe, associe, monte, établissant « l’archive extensive du présent ».

Il est à New York en 1895. Pris de vertige, il lui faut un horizon auquel se tenir. Ce sera la Smithsonian Institution de Washington : « Son enthousiasme atteint des sommets dans les réserves. Il y découvre un monde primitif, préhistorique, radicalement autre de ce qu’il connaît. En contrepoint d’une Amérique qui ne touche plus terre, où les affaires décident de tout et l’argent est ce dieu omnipotent et indéboulonnable auquel tous se vouent, un autre continent prend vie sous ses yeux. Avec une patience infinie, Aby époussette les pattes des documents, il souffle sur leurs écailles de papier jusqu’à ce qu’elles retrouvent leurs couleurs, défroisse leurs ailes chiffonnées. Bientôt, les phalènes archivistiques volettent autour de lui, ivres de leur liberté retrouvée. »

En découvrant l’image d’un Indien anasazi contemplant la terre de ses ancêtres, Aby Warburg comprend qu’il lui faudra aussi travailler à la réconciliation des vivants et des morts.

Une photographie célèbre le montre portant un masque indien, sa moustache dialoguant avec le feuillage le composant.

A la fin de l’année 1918, après quatre années insupportables pour l’intelligence sensible, Aby Warburg traverse une crise, la guerre est en lui, il pointe un pistolet sur sa femme et sa fille.

« En une fraction de seconde, écrit Marie de Quatrebarbes, un mur a poussé dans son dos. Tout, à partir de maintenant, prendra forme à partir de l’impossible retour. »

On l’interne à la clinique psychiatrique universitaire de Iéna, chez le professeur Hans Berger – futur « membre bienfaiteur de la SS »-, puis on le transfère à Kreuzlingen, dans le canton helvétique de Thurgovie, dans la clinique du professeur Binswanger.

Il ne cesse de crier, injurier, protester, épuisant les soignants.

Warburg serait schizophrène, son sort paraît scellé.

Sa faim est immense.

« Parfois l’angoisse de son propre corps est telle qu’il se fige. Il regarde sa main. Il voit sa main. Il tend sa main pour mieux l’entendre. Il lit dans la main qu’on lui tend puis la rejette avec violence. Il mange à l’intérieur de sa main des aliments dont l’idée même lui fait horreur. Et tandis qu’elle s’inverse, cette main de chair turbulente, tournant sa paume vers le dehors, il la ramène vers lui et la supplie de rester solidaire de son corps. »

Ne serait-il pas simplement, l’hypothèse est posée, d’une maladie très rare appelée la nymphose (titre de l’un de ses chapitres vifs) ?

« Il y a, dans l’entre-deux du sommeil, des lignes qui se courbent, poussées par le vent qui joue dans les cheveux de la nymphe, plaque les plis du vêtement sur son corps. Depuis des milliers d’années, une jeune fille avance sous un soleil de plomb. Ses pieds soulèvent toujours les mêmes braises. »

Aby est malade d’une jeune fille serpent dansant sans fin dans son corps.

« Si elle tourne sur elle-même, bras en l’air, elle peut créer une spirale dont elle est le centre. Si elle soulève une partie de la robe au-dessus de ses épaules, elle est un nuage. »

Chez le docteur Binswanger, le savant écrit sans cesse, poursuivant ses folles recherches alors que tout déborde, d’images, d’intuitions, de pensées.

L’écriture lui permet de renverser ses démons, Warburg proposant au psychiatre un marché – accordé : s’il parvient à mener à bien une conférence sur ce qu’il a perçu chez les Indiens pueblos, celui-ci le laisse sortir de sa clinique.

Ce sera le fameux texte Le Rituel du serpent.

« Aby se jette dans son exposé sans regarder ses notes. Il s’avance dans la parole quasi nu, se fiant seulement à l’enchaînement des images qui structurent son exposé et lui servent de guides. Pendant une heure et quarante-cinq minutes, il est pris dans la tourmente, emporté par un flux qui l’entraîne irrésistiblement, mais sur lequel il garde prise. Tissant et retissant son petit fil qui tiraille, sa parole se tend, s’altère, revient sur ses pas, boucle sur elle-même et advient dans les décalages. Malgré la distance du temps, de la géographie, les photographies s’animent sous les yeux des spectateurs pour composer, vertèbre après vertèbre, la ligne de force d’un exposé construit par montage et associations. »

Oui, il y a une issue, et ce n’est pas parce qu’Aby parle aux objets en leur prêtant une âme qu’il déraisonne forcément.

Il est sorti, le voici à Hambourg (1924), retrouvant sa bibliothèque – bientôt transformée en institut de recherche – où les livres sont classés selon la logique « du bon voisin » (un ouvrage en appelle un autre, pour prolonger ou expliciter tel ou tel point).

Il multiplie alors les conférences, associe des images, pense par constellations et « traits de foudre ».

Aby Warburg meurt deux jours après le krach boursier « qui devait emporter le monde dans la tourmente (…) Tant que le corps vit, la guérison est une fiction à laquelle il faut croire. »

Aby – que ponctuent des photographies – est une biographie intellectuelle passionnante, écrite quelquefois à la façon d’une dérive poétique offrant aux phrases une pleine et même étrange autonomie, ne faisant surtout pas l’impasse sur l’angoisse et les crises.

Le journal d’internement du visionnaire reste à publier.

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Marie de Quatrebarbes, Aby, P.O.L., 2022, 210 pages

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