Penser en hérétique, Günther Anders, philosophe

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Hiroshima, 6 août 1945

« Comme ils ont l’air inoffensifs, ces bidons de Zyklon B – je les ai vus à Auschwitz -, avec lesquels on a supprimé des millions de gens ! »

Günther Anders (1902-1992) est un veilleur, un guetteur, un éveilleur.

Prenant acte des catastrophes du XXème siècle – les Première et Deuxième Guerres mondiales, Auschwitz, Hiroshima -, le philosophe installé à Vienne à la fin de sa vie pendant trente ans travailla dans un incognito presque total, son inquiétude et sa vigilance quant à l’état du monde entré dans une ère planétaire identifiée à la menace nucléaire lui donnant paradoxalement une fécondité de création exceptionnelle.    

Accompagnant la découverte de son œuvre pour un public francophone, les éditions Allia republient aujourd’hui – on leur doit déjà les volumes George Grosz, L’art en danger et Le Rêve des machines, chroniqué récemment dans L’Intervalle – un entretien mené par Mathias Greffrath ayant eu lien en 1977 sous le titre rageur (il s’agit de la dernière phrase de leur conversation) Et si je suis désespéré, que voulez-vous que j’y fasse ?

La nécessité pour Anders d’être un philosophe moraliste y est un sujet central, parce que l’urgence des temps relègue les raffinements des questionnements sur l’ontologie au second plan – il fut proche de Heidegger, dénonçant cependant les sympathies nationales-socialistes de son épouse et la thématique de l’enracinement à tout prix de son mâitre, comme la nature fondamentalement migratoire de l’humain.

Il n’est ainsi plus temps pour le philosophe prophétique de chercher à transformer le monde, mais à le sauver en le préservant coûte que coûte de la dévastation à l’œuvre de façon inédite dans l’histoire de l’humanité.

« Je me rappelle, quand je suis allé en France, j’ai vu dans une gare, probablement à Liège, une file d’hommes qui, chose étrange, « commençaient aux hanches ». C’étaient des soldats qu’on avait amputés jusqu’en haut des cuisses et qu’on avait simplement posés là, sur leurs moignons. Ils attendaient ainsi le train pour rentrer dans leur patrie. Ce fut ma première impression de la Première Guerre mondiale. Quand on voit un tel spectacle alors qu’on sort d’une famille paisible, il est tout simplement impossible de ne pas devenir un moraliste. »

Nombre de propos sont éclairants, notamment sur le lien entre dictature et tentative d’abolition d’une conscience de classe.

– « Si nous n’avions pas existé, Hitler nous aurait inventés. C’est pourquoi son antisémitisme n’était pas un attribut du national-socialisme parmi d’autres, mais le moyen de gagner le combat contre la conscience de classe et la lutte des classes. »

– « Ce n’est pas un hasard si tant de penseurs qui ont risqué des idées originales n’ont pas fondé de famille. Moi, j’étais un jeune intellectuel, qui n’était responsable de personne, et pouvait donc de ce fait se permettre d’avoir de l’audace. »

– « Dans l’avant-dernière année de la Première Guerre mondiale, ce ne sont pas les intellectuels qui eurent le courage de faire quelque chose contre la guerre mais les travailleurs, quelques milliers de travailleurs allemands des arsenaux. Ils ont refusé de continuer à produire des munitions. Ils se sont mis en grève à l’époque. Pas pour obtenir une augmentation de salaire ou des cartes de pain supplémentaires mais pour raccourcir la guerre. »

Réfugié durant la Seconde Guerre mondiale aux Etats-Unis – il travailla tout un temps dans des usines de Los Angeles, expérience capitale pour l’écriture de sa critique de l’ère de la technique, L’Obsolescence de l’homme -, le premier mari de Hannah Arendt (il explique comme il était difficile de vivre avec un homme tel que lui, constamment inquiet et en colère face à la tournure des événements historiques) y retrouvant en Californie, à San Diego, le penseur marxiste Herbert Marcuse (il fit sa thèse sur Hegel, sous la direction de Heidegger), si important pour l’analyse de l’époque du consumérisme unificateur.

« Il y a eu, explique-t-il, en Californie un groupe qui entrera certainement un jour dans l’histoire allemande des idées sous le nom de « l’autre Allemagne »… si ce n’est pas déjà fait. Non loin de la maison de Marcuse, dans laquelle j’habitais pendant mon séjour californien, vivait Brecht. Quelques rues plus loin, Eisler. Pas très loin, Thomas Mann, et (mais pas chez son frère) Heinrich Mann. Schönberg vivait, si je ne me trompe pas, à Westwood. Horkheimer dans un quartier plus chic. A Hollywood, Döblin. Et Adorno. Et ainsi de suite. De temps à autre, on se réunissait pour faire de la philosophie. Est-ce que ce n’est pas absurde, qu’il y ait eu au bord de l’océan Pacifique un groupe pareil, qui discutait politique, sociologie et philosophie pendant qu’Hitler se déchaînait en Europe, et qu’à Auschwitz, des millions de gens étaient réduits en cendres ? »

On peut penser ici aux éminents artistes et intellectuels français réfugiés à New York durant la guerre (André Breton, Claude Lévi-Strauss… lire l’ouvrage Paris à New York d’Emmanuelle Loyer, 2005).

« Pendant des dizaines d’années, poursuit-il, j’ai été traité, notamment en Amérique, comme le parfait sauvage (…) Mais aujourd’hui [alors qu’il est retourné vivre en Autriche] on me refuse toujours l’entrée aux Etats-Unis (ou, pour être plus précis, on me la refuse à nouveau à cause de mes activités contre la guerre du Viêt-Nam). Il va sans dire que je me fiche de cette interdiction. »

Créateur de concepts majeurs (le coupable sans faute à partir de l’expérience intérieure du pilote d’Hiroshima, Eatherly, la supraliminarité pour désigner des événements et actions trop grands pour être véritablement considérés psychiquement et intellectuellement par l’homme, le décalage prométhéen pour comprendre la discrépance entre capacité humaine d’imagination/anticipation et production d’objets technologiques défiant la conscience), Anders a beaucoup écrit, toujours en allemand, même durant ses quatorze années d’émigration – plus de la moitié de sa production relevant selon lui de la « littérature », à la fois politique et philosophique -, nombre de textes restant à traduire – un manuscrit de 600 pages sur les principes du nationalisme-socialisme, un journal sur l’amour en Amérique, qui ne devrait surtout pas dormir dans les archives.   

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Günther Anders, Et si je suis désespéré, que voulez-vous que j’y fasse ? entretien avec Mathias Greffrath, traduit de l’allemand par Christophe David, Editions Allia, 2022, 96 pages

Editions Allia

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