Fils de prolétaire, par Philippe Herbet, photographe et écrivain

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©Philippe Herbet

« Nous passons une grande partie de notre existence à nous différencier, à nous écarter de l’orbite familiale. Une longue ellipse se trace avant que nous revenions au point de départ. Point où il nous est donné de les rencontrer enfin, nos parents. »

J’ai régulièrement présenté l’œuvre photographique de Philippe Herbet, notamment les volumes Made in Belarus (Le Caillou bleu, 2010), Lettres du Caucase (Yellow Now, 2013), Les Filles de Tourgueniev (Bessard Editions, 2016) et Dadas (Editions du Caïd, 2021), mais Fils de prolétaire, publié par Anne Bourguignon chez Arléa, est son premier livre de littérature.

De nature autobiographique, cet ouvrage sans chapitres composé d’assez courts paragraphes séparés par des blancs est l’exploration d’une enfance passée dans une famille modeste étouffante, peu propice à l’émancipation intellectuelle et sensible.

Incipit : « Je me suis souvent demandé si mon père était mon père et ma mère ma mère, si je n’étais pas un enfant adopté. »

©Philippe Herbet

Plus loin : « J’ai la curieuse impression que je ne ressemble à personne dans cette famille qui doit pourtant être la mienne. Pour me rassurer, mon père me montre le Livret de Famille où les nom et prénom sont écrits en pleins et déliés à l’encre violette, cette trace de ma naissance me fascine. »

Devenu photographe, voyageant très souvent dans les pays de l’Est, Philippe Herbet est un artiste croyant à l’existence poétique, contre la prose du monde si souvent décevante et de faible imagination.

L’enfance était morose, l’adolescent isolé subissait les railleries de ses camarades, le jeune adulte prendra la poudre d’escampette, pour Paris d’abord en sa possibilité d’échapper au monolithe des identités exclusives, puis comme Wanderer schubertien.  

Un fils maigre, mal à l’aise, peu sûr de lui, éduqué aux injonctions, s’inventant un ami imaginaire, Jim, et se souvenant de deux moments de vacances importants, sur la Côte d’Azur (passage de Brigitte Bardot), et à Gets dans les Alpes de Haute-Savoie.

Un père (Alphonse), pudique, solitaire, aimant lire les albums de Tintin à son fils, maniaque du rangement et fumant des cigarettes roulées.

©Philippe Herbet

Une mère (Marie), élégante, vêtue de blanc, rebelle tout en étant amaxophobe, et ne supportant pas la poussière – malgré ses efforts, pour toujours prolétaire : « Ma mère est une jolie feuille de houx, un gentil lieu commun, une guimauve sentimentale. Ses humeurs filent comme feuille morte au vent d’automne. »

« Chez nous, il n’y a pas de salle de bains. Ma mère fait ses ablutions dans la cuisine lorsque je prends mon petit déjeuner. La peau blanche de son corps aux formes souples, son sexe dissimulé sous une toison de poils noirs. Je suis ta mère, dit-elle. Mon père prend sa douche à l’usine, avant de rentrer. »

Et puis, il y a les autres membres de la famille, la tante Julia (en fait Constantine), les grands-parents vivant dans le sous-sol de leur maison s’ouvrant sur un jardin en friche, un grand-père admiré : « Il fredonne des rengaines en allemand, lorsqu’il jardine. Il me prépare des gobelets de groseilles rouges, des tiges de rhubarbe coupées saupoudrées de sucre, le soir je goûte à la bistouille. Mon grand-père, c’est un type. / Avec son immense couteau à dents de scie, il trace un grand signe de croix sur le pain avant de le trancher. On pourra le manger en paix, dit-il. Quand on sait qu’il a connu la guerre, les camps et la disette, ce geste prend toute sa signification. »

Mais Fils de prolétaire est aussi l’histoire d’une vocation : « Moi, je suis né avec l’œil gauche fermé, ce qui préfigurait peut-être mes aptitudes à la photographie. Le ou la photographe est une personne qui regarde le monde d’un œil ouvert, vissé sur l’oculaire de l’appareil, l’autre clos sur l’univers intérieur. »

©Philippe Herbet

Dehors, c’est la société de consommation, les vedettes qui passent à la télévision, le conformisme, dedans, c’est le bouillonnement des sens, la rage, la vie intense.  

« Mes parents m’offrent l’appareil de photographie que je convoitais depuis des mois. Cet appareil m’accompagne durant mes promenades, je dors avec, je le caresse, je lui parle, il ouvre mon regard sur la simplicité du quotidien. Je papillonne, m’émerveille de l’étrange beauté sise sous l’apparente laideur de notre banlieue [en Belgique], le jeu de la lumière, la succession des saisons, la couleur des heures, l’effort de la nature. Je capte cet état sensible du déroulement du temps, le présent en mouvement qui me renvoie déjà à des souvenirs. Une fois les pellicules développées, je colle les petits tirages carrés de 9cm dans des albums. Je ne montre pas ces images à mes parents. »

Non, mais aux lecteurs de L’Intervalle ?

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Philippe Herbet, Fils de prolétaire, collection La Rencontre (Anne Bourguignon), éditions Arléa, 2022, 100 pages

Arléa – site

013HER10145 - copie

©Philippe Herbet

Philippe Herbet – site

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