Survivre à Auschwitz, par Edith Bruck, écrivain

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Edith-Bruck

« On a encore le temps / tous les espoirs / ne sont pas perdus / qui a aimé / laisse toujours quelque chose. »

Publié par Rivages poche, dans la collection Petite Bibliothèque dirigée par Lidia Breda, Pourquoi aurais-je survécu ? est un court volume remarquable.

Il s’agit d’un ensemble, inédit en français, de poésies écrites en italien par la Hongroise Edith Bruck, qui fut déportée à treize ans avec sa famille à Auschwitz.

Traduits et présentés, dans l’ordre chronologique de leur parution en Italie, par René de Ceccatty, ces textes au lyrisme dégagé de tout intellectualisme ou formalisme excessif disent le drame épouvantable d’une femme se souvenant avec une extrême précision de la barbarie nazie, des persécutions, de sa mère très pieuse assassinée.

« Je voudrais que pour une seule fois / au lieu des camps de concentration / on me demande / si je préfère / les pommes de terre ou le riz. / Pourquoi j’aime tant les fleurs, / les vieux, les enfants, / les animaux. / Si j’aime faire l’amour, / si je suis fidèle. / Peut-être que ce jour / je me sentirais / une femme ordinaire / et que j’aurais les réponses / légères, brèves, simples. »

Auteure également de récits inspirés de sa déportation (Le Pain perdu, présenté dans L’Intervalle), où étonne l’absence de haine, l’amie de Primo Levi vécut ses premières années dans une famille modeste d’un village hongrois, où l’idée de culture fut essentiellement transmise par les maîtres d’école.

L’enfant parlait le hongrois et le yiddish, l’adolescente apprendra au camp quelques mots d’allemand, puis l’anglais et l’hébreu – elle vivra plus de trois ans en Israël, s’y mariera trois fois, avant de s’installer en Italie, à Naples puis à Rome, tombant amoureuse, à vie, du poète, traducteur et cinéaste Nelo Risi, ancien médecin menant une existence très libre, de onze ans son aîné.

Edith Bruck écrit, dans la préface de Tatuaggio, texte repris dans le recueil Versi vissuti (2018) : « C’est après la guerre que j’ai découvert les grands poètes de mon pays comme Attila, Ady, Kosztolanyi et Illyès. Parmi eux, c’est surtout Attila que j’ai le plus aimé, contraint à mener une vie épuisante, jusqu’à son suicide, en 1937. J’étais convaincue que la poésie était prophétie, que la poésie était la folie des purs, des innocents ; la poésie ne cache pas, ne trompe pas et les poésies réussies, valables, belles, contiennent des beautés et des vérités absolues. » 

Pour Edith Bruck, la poésie est mémoire, honnêteté, clarté de vérité.

On peut lire dans le poème Pourquoi aurais-je survécu ? placé au début de la compilation faite par René de Ceccatty : « Je suis lasse de ma / présence accusatrice, / le passé est une arme / à double tranchant / et je perds tout mon sang. / Quand viendra mon heure / je laisserai en héritage / peut-être un écho à l’homme / qui oublie et continue et recommence… »

Transmettre donc, témoigner, survivre sans oublier.

Poème intitulé Nous : « Pour nous les survivants / c’est un miracle chaque jour / si nous aimons, nous aimons dur / comme si la personne aimée / pouvait disparaître d’un moment à l’autre / et nous aussi. // Pour nous les survivants / le ciel ou est très beau / ou est très laid, les demi-mesures / les nuances / sont interdites. // Avec nous les survivants / il faut se montrer précautionneux / parce qu’un simple regard de travers / ce qu’il y a de plus banal / va s’ajouter à d’autres terribles / et toute souffrance / fait partie d’une UNIQUE / qui palpite dans notre sang. // Nous ne sommes pas des gens normaux / nous avons survécu / pour les autres / à la place d’autres. / La vie que nous vivons pour nous rappeler / et nous nous rappelons pour vivre / n’est pas qu’à nous. / Laissez-nous… / Nous ne sommes pas seuls. »

Qui continuera à témoigner ? Les livres ? Les lieux préservés transformés en musée ? Les archives revitalisées ? 

Poème – dernier du recueil – La patrie, publié alors qu’Edith Bruck a quatre-vingt-dix ans: « Ma patrie / est l’appartement (loué) / d’où je vois l’orme / que j’aime dépouillé ou habillé, / les pins du Pincio, / tous les objets / qui m’entourent, / les photos de mes chéris / qui me protègent, / les fleurs qui ne manquent jamais, / les plantes toujours vertes, / le blanc du mobilier, / les tableaux qui ont une valeur affective, / le soleil qui me sert de réveil, / le silence au cœur de Rome. / Appartement qui a mon odeur / et celle de mon mari bien-aimé / que je sens présent / même s’il est / absent à jamais. »

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Edith Bruck, Pourquoi aurais-je survécu ? traduction et préface René de Ceccatty, Rivages poche, Petite Bibliothèque, 2021, 130 pages

Rivages poche

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