Tirer les freins d’urgence, pour un écosocialisme, par la revue de(s)générations, et Marine Lanier, photographe

©Marine Lanier

« Il nous manque aujourd’hui un manifeste, « une proposition communiste qui donnerait à une mobilisation générale l’appui de figures et de réalisations concrètes », comme l’ont fait Marx et Engels en 1848. Sortir du capitalisme ne veut pas dire ne plus produire ou ne plus travailler, ni faire disparaître la violence et la domination. Les questions de la production, des moyens de production, de la division du travail restent décisives, mais nous devons imaginer les institutions qui permettront de les sortir de la logique mortifère du marché. Il y a une production non productiviste, un travail non capitaliste, une valeur autre que marchande. » (Gaëlle Vicherd et Philippe Roux)

Pour accompagner le numéro 35 de l’excellente revue venue du laboratoire social, politique et théorique de la ville de Saint-Etienne, de(s)générations, consacré à l’écosocialisme (n°35), les photographies de Marine Lanier sont parfaites.

©Marine Lanier

Parce qu’elles sont intrigantes, de lumières sombres et d’éclaircies troubles ; parce que s’y révèle quelque chose de la survivance et des liens tribaux ; parce que la sauvagerie n’y est pas l’envers de la profondeur des liens.

Intitulée « attaquer l’attaque » – à la façon des envois de la revue Ligne de risque -, cette dernière livraison d’une revue s’élaborant dans le champ du postmarxisme – les rapports de production ne sont pas le tout, reprenons Philippe Descola, des phénomènes sociaux – est structurée par cette pensée de Walter Benjamin issue des thèses sur le concept d’histoire de 1940, reprise ici par plusieurs intervenants : « Marx a dit que les révolutions sont la locomotive de l’histoire mondiale. Peut-être que les choses se présentent autrement. Il se peut que les révolutions soient l’acte par lequel l’humanité qui voyage dans le train tire les freins d’urgence. »    

Le capitalocène s’épanouit dans le désastre, nous sommes épuisés, la crise est endémique, il est urgent de parvenir à ralentir.

©Marine Lanier

Il nous faut sortir de la folle logique extractiviste sans mythifier le primitivisme (lire le propos de Pierre Madelin se situant dans la continuation de la pensée nuancée d’Alain Testart), établir un nouveau pacte avec la nature et l’ensemble des vivants.

Prônant « un communisme du vivant », de(s)générations tente d’imaginer les contours d’un nouvel en-commun, et de lancer de nouvelles phrases, de nouveaux phrasés (reprenons Philippe Lacoue-Labarthe) dans le débat militant concernant le dépassement d’un mode économique naturalisé nous menant à notre perte par la dévastation de notre milieu naturel, social, et subjectif.

Relisant les deux cours donnés par Michel Foucault au Collège de France à la fin des années 1970 – Sécurité, territoire, population et Naissance de la biopolitique – le philosophe Bernard Aspe pointe l’inversion d’un projet censé accroître les forces vives de la population prenant appui sur la liberté des sujets dans un cadre a priori sécurisé et régulateur à un recalibrage permanent par le marché des individus susceptibles d’être toujours en retard d’une innovation, ou d’une loi autoritaire de plus.

©Marine Lanier

Rappelant la pensée d’André Gorz – l’homme malade de la société, la nécessité d’entretenir avec la nature un rapport qui ne soit pas de pure prédation -, Pascal Thevenet remarque chez l’ami de Sartre la nécessité de renouer avec l’étonnement – vertu de l’enfance -, et de se construire comme sujet sans en passer par le désir de domination : « La question qui se pose à l’humanité est et était déjà dans l’Antiquité -, écrivait-il dans Le fil rouge de l’écologie, celle de l’autolimitation culturelles de ses besoins et de ses projets qui seule lui évitera de détruire les bases naturelles de sa vie. »

On retrouve dans ce numéro de grandes références de la pensée d’extrême-gauche contemporaine, Frédéric Lordon, Giorgio Agamben, Bernard Friot, Pierre Dardot et Christian Laval.

©Marine Lanier

N’opposant pas mythe du Grand Soir et constitution des îlots de résistance, Jérôme Baschet propose, prenant appui notamment sur l’expérience zapatiste, l’hypothèse communale plutôt que communaliste, prise en compte du petit point intensifié et de la vastitude des problématiques écosociales actuelles : « Mais je rappelle d’abord que mon hypothèse stratégique ne consiste pas seulement à prôner la multiplication des espaces libérés : elle repose sur la combinaison entre cette multiplication et une intensification des dynamiques de blocage, y compris jusqu’à une éventuelle possible propagation de soulèvements populaires entendus comme autant de sursauts visant à sauver la possibilité d’une vie digne. »

« Nous sommes, poursuit-il, entrés dans un temps de la fin, sauf que cette fin, à la différence de l’eschatologie chrétienne, n’est pas (tout à fait) inéluctable. »

©Marine Lanier

Le sociologue et philosophe franco-brésilien Michaël Löwy est explicite : « Le cœur de l’écosocialisme est le concept de planification écologique démocratique, dans lequel la population elle-même – et non le « marché », ou les banquiers et industriels, ou un Politburo bureaucratique -, prend les principales décisions concernant l’économie […] on ne peut imaginer une telle société nouvelle sans que la population n’atteigne par la lutte, l’auto-éducation et l’expérience sociale, un haut niveau de conscience socialiste et écologique. »

Donnant la parole en non-conclusion au poète Jean-Claude Pinson, celui-ci, évoquant « une poéthique » et un « poétariat », distingue à juste titre, prolongeant une réflexion de Pierre-Henri Castel, « fin de temps » et « temps de la fin », laissant entrevoir la transformation – belle utopie – de l’homo oeconomicus en homo poeticus.

On peut y croire, tout en « organisant le pessimisme » (Georges Didi-Huberman).

Revue de(s)générations, « attaquer l’attaque », directrice de la publication Gaëlle Vicherd, rédacteurs en chef Philippe Roux & Jean-Marc Cerino, coordinatrice de publication Murielle Humbert-Labeaumaz, assistante de publication Guénaëlle Coutance, articles et points de vue de Bernard Aspe, Léna Balaud, Jérôme Baschet, Paul Guillibert, Michaël Löwy, Pierre Madelin, Andreas Malm, Jean-Claude Pinson, Fabienne Raphoz, Pascal Thevenet, photographies de Marine Lanier, numéro 35, 2021, 128 pages

https://www.desgenerations.com/

©Marine Lanier

©Marine Lanier

https://www.desgenerations.com/les-numeros/78-desgenerations-35.html

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s