The Voice, par Gaëlle Obiégly, écrivain

« Dans cent cinquante ans, je serai encore là. Je ne sais pas dans quel monde ni sous quelle forme. Un pied de pivoine, peut-être. Ou un faucon, j’aimerais bien. »

Comment sait-on ce que l’on sait ?

Par apprentissage (scolaire/intellectuel) ? Par intuition (lire Bergson) ? Par observation directe lorsque l’on travaille comme réceptionniste sur les Champs-Elysées ?  

Cette question, la protagoniste s’exprimant à la première personne de Totalement inconnu, de Gaëlle Obiégly, ne cesse de se la poser.

Allant de constations en constations, dérivant dans la pensée et les réminiscences biographiques, prenant chaque fait à la fois comme un mystère et une évidence, la narratrice dévoile au cours d’une longue conférence faite aux alentours de l’époque masquée/démasquée ce que lui inspire l’organisation sociale des apparences.

Les réflexions sont éminemment personnelles, très souvent drôles, frôlant l’absurde.

Introït : « Ce que j’ai à dire est assez compliqué. J’espère me faire comprendre. En même temps, ce n’est pas grave si on ne me comprend pas. Du moment qu’on m’écoute. » 

Le ton est allègre, il est certes celui d’une auteure connaissant son métier, mais n’oubliant pas de rester autodidacte, au contact de la réalité et des trésors du quotidien.

« Je suis l’Homo sapiens. Je vais en faire la démonstration. Il faut toutefois que je dorme suffisamment. »

Se déployant avec une grande sincérité – du moins celle que l’on peut attendre du mentir-vrai littéraire -, le monologue de Totalement inconnu commence par une confidence : la femme dont vous allez découvrir le livre/exposé est possédée, une voix la guide, dirige sa vie, lui ordonne d’accomplir des actes, aussi saugrenus soient-ils.

« Quelque part du côté de Chartres, j’ai dû creuser une tranchée. J’ai fait un remblai avec du sable à lapin pour nous coucher côte à côte quand le dénommé Pascal apparaîtrait. Ce n’est pas une situation qui m’attire spécialement. Tout de même, j’ai fait ce qu’on me disait. »

Ce pourrait être un épisode psychotique, mais non c’est l’effet d’une vérité supérieure.

« Je n’étais ni endormie ni stone. A cette époque, j’étais en résidence d’artiste en Italie, à Rome précisément [imaginons ce « je » du côté de la Villa Médicis en 2015]. Tous les jours, c’était dimanche. Le dimanche est le jour où je comprends le plus de choses, parce que je ne fous rien. Alors, disais-je, une voix a surgi pour me faire des annonces et me donner des instructions. »

Composé de chapitres non numérotés de longueurs variables, le dernier livre de Gaëlle Obiégly (publié par Noémie Sauvage chez Christian Bourgois éditeur) est déroutant, jubilatoire, imprévisible, libre.

Des obsessions sont mises à jour, notamment celles du soldat inconnu, cet autre en soi, cette foule d’anonymes que la société méprise, rejette, tue, et qui nous presse intimement.

Totalement inconnu lance ses thèmes, les tisse, les abandonne pour les reprendre : le yoga, la psychanalyse, la domesticité, la mort, la différence entre connaître et savoir, la Finlande, l’influence du physique sur la réussite télévisuelle, l’école comme prison – ou, plus rarement, émancipation -, la conscience/l’instinct, le noyau de l’être, la drôle de guerre (mars 2020), le Pont-Neuf emballé par Christo, les mots « mansuétude » et « concept », Kant et Kafka, l’état militaire, la lecture, l’idée d’écrire, la boule à zéro, la vie/mort en Ehpad, la langue russe, le peintre orientaliste nommé Decamps, la trivialité chez Ed Ruscha.

« Les petits humains appelés bébés ont moins peur d’un tigre qui se précipite sur eux la gueule grande ouverte que d’une assiette d’épinards. Car le bébé se méfie des plantes comme les humains préhistoriques qui savaient qu’ils pouvaient être empoisonnés par les végétaux et qu’ils en mourraient. »

Les réflexions s’enchaînent, l’expérience conscientisée nourrissant la pensée, et les aveux.

« En Beauce, où j’ai grandi, la culture est souvent au pluriel. Elle désigne les terres qui sont travaillées en vue d’en récolter les produits pour se nourrir ou en faire commerce. » / « Quand je donne des sous à quelqu’un qui m’en demande avec la main tendue, j’éprouve de la gratitude envers l’individu qui m’allège. C’est toujours plus important que d’écrire mes phrases, pourtant elles affluaient malgré moi. »

Gaëlle Obiégly s’intéresse aux mutations, aux ordres de réalité, aux points de passage entre la vie et la mort (un livre, une grange, un baiser).

« Comme une maladie, une voix s’est emparée de moi en janvier 2015 [bien entendu, la date n’est pas fortuite]. Il m’est arrivé de penser que c’est un bienfait. Il m’est arrivé de croire que c’est le diable ou la technologie. »

Sorte de fragments pour une autoanalyse, Totalement inconnu est surtout un livre sur la transmigration des âmes et l’écriture/voix comme chambre de réveil du soldat inconnu que chacun porte/berce en soi.

J’ai pensé quelquefois au mythe des Grands Transparents d’André Breton, mais ce n’est qu’une intuition.   

« Yvette [grand-mère tant aimée] me voyant écrire dans mes cahiers me faisait remarquer que je passais beaucoup de temps à faire mes devoirs. Je ne l’ai jamais reprise car, d’une certaine façon, écrire est mon devoir. »

Gaëlle Obiégly, Totalement inconnu, Christian Bourgois éditeur, 2022, 240 pages

https://bourgoisediteur.fr/collections/auteurs/obiegly-gaelle/

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