De la zombification de la société russe, par Iegor Gran, écrivain

« La mutation de la Russie en un Zombieland toxique est ce qui a rendu la guerre possible. Il s’agit maintenant de comprendre les rouages de cette folie, ou, à défaut, de s’en approcher, pour pouvoir nous en prévenir, et, éventuellement, soigner les sujets atteints. »

Les adolescents, qui se gavent de séries et de films d’horreurs, ont bien raison, qui comprennent intuitivement où va le monde, conduit par le désir de servitude, le besoin d’avilissement et la passion du pouvoir.

La zombification – on a vu cela durant la période-test du confinement et de la cadavérisation de la population à l’échelle mondiale – est un très bon thème, qui est aussi le nom que les Russes donnent à leur télévision (bien sûr d’Etat) : « appareil à zombifier ».

La propagande (par le bas, pas la raffinée, à la façon de Goebbels) est omniprésente au pays du KGB, mais, tout de même, les canaux d’information ne sont pas tous coupés, et les VPN gratuits existent.

Pourtant, analyse Iegor Gran dans son pamphlet, Z comme Zombie, il y a chez le peuple russe comme un goût de l’asservissement, comme une volonté de ne surtout pas voir, et de protéger coûte que coûte le mythe de la grandeur nationale.

Iegor Gran ne fait pas dans la dentelle, l’enjeu est plus important qu’une nappe de salon, quand la soldatesque s’emploie à prétendument dénazifier l’Ukraine avec la violence qu’on lui connaît depuis, par exemple, sa participation à la guerre en Syrie.

« Contrairement à ce qu’on pourrait croire, la plupart des zombies sont des gens bien. Ils aiment leurs proches autant que nous. Certains sont impliqués dans des œuvres de charité, d’autres sont des puits de culture ambulants. Une femme zombie, que je ne connaissais pas plus que ça, est venue exprès de Russie pour s’occuper de ma mère gravement malade, avec abnégation et sourire, comme si c’était la chose le plus naturelle au monde. J’en ai fait l’expérience : on peut prendre le thé avec un zombie et rire ensemble aux souvenirs d’une vieille comédie romantique. Mais dites un mot contre la guerre en Ukraine, osez une moue sur Poutine, le zombie se fige, la gueule ouverte, la mâchoire crispée. A cet instant, il vous boufferait le crâne. Il n’y a plus d’amitié qui tienne, il n’y a plus de famille. Ses propres enfants ne sont plus que viande pour lui. »

Je ne suis pas un spécialiste de la question, et nous savons tous qu’en ce domaine sensible de l’affrontement entre deux blocs idéologiques rumeurs, fake news et manipulations tous azimuts sont légions.

Tous aZimuts oui, avec un Z, comme celui que l’armée russe inscrit sur ses tanks et machines de guerre afin de les identifier, et qui est devenu, remarque l’essayiste, une sorte de chic, de marqueur de la fierté patriotique s’imposant sur des objets de consommation courante.

BiZarrement, lorsque j’entends le mot patriote, je pense toujours à cette parole du colonel Dax, avocat dans le civil (joué par Kirk Douglas reprenant ici une pensée de l’érudit britannique Samuel Johnson) adressée au général Mireau venu lui vanter la sainteté de ce terme (film Les Sentiers de la gloire, Stanley Kubrick, 1957) : « Le patriotisme est le denier refuge de la canaille. »

Le patriote forcené est-il un zombie ?

« Pas une famille en Russie qui n’ait son zombie. Ce peut être l’oncle, la grand-mère, la sœur, le fils, le mari. Les réseaux sociaux débordent d’histoires où les disputes familiales traumatisantes débouchent sur des ruptures, quand soudain, derrière le masque du père, du frère, du copain, on aperçoit une monstrueuse déformation. Comment continuer à vivre quand, sous leurs airs affables, ceux que l’on croyait proches et que l’on pensait connaître sur le bout des doigts ne désirent rien d’autre que la guerre, adhèrent aux élucubrations sur le « chienlit nazie » et l’Ukraine qui les menace, justifient le bombardement sauvage des hôpitaux et des écoles ? »

Les proches sont zombifiés, les amis, les parents, les enfants.

Romero avait vu juste : les zombies, qui sont partout, nous expulseront bientôt de ce qu’il nous reste de monde.

« L’hypnotiseur suprême », « le grand Rassembleur des terres russes », « le commis voyageur suintant la raideur et l’ennui » est au commande, mais, attention, ne lui imputons pas toute la responsabilité du désastre dans les consciences russes, collaborant sans vergogne à leur propre envoûtement : « La responsabilité du peuple russe dans les crimes en Ukraine est précisément celle-là : avoir patiemment construit d’immenses latrines à l’intérieur de leurs propres consciences, là où vivent d’habitude raison et humanité, pour que les cyniques, les mafieux et les sadiques viennent s’y soulager. Les historiens, les sociologues se demanderont pendant longtemps comment une telle automutilation a pu être possible. »

La Russie sacrifie ses soldats lors d’une « opération militaire spéciale », mais, voyez-vous, quelle meilleure justification que la défense d’une nation géniale ?

A la façon du linguiste allemand Klemperer, l’auteur de Rêve plus vite camarade ! L’industrie du slogan en Russie de 1918 à 1935 (Les Echappées, 2017) étudie la manière dont le langage, saturé par un lexique magnifiant le passé (d’Ivan le Terrible à Lénine-Staline-Poutine), emprisonne les esprits.

« Chaque statue de soldat soviétique que l’on déboulonne en Pologne ou en Estonie, poursuit avec rage et ironie l’écrivain, est vécue comme un crime contre la « juste vérité historique » que l’on se promet de venger. Chaque ville, chaque village où a uriné un soldat russe est sacralisé ipso facto, allongeant la liste des lieux saints où pourrait avoir lieu le jihad russe. Prague, Varsovie, Riga, bien sûr, mais aussi Berlin… »

Plus loin, mais à peine : « Tel le violeur en série qui se sent humilié de ne pas être le bienvenu chez sa victime, les Russes se mettent à bouillir au plus profond d’eux-mêmes quand on déboulonne Lénine ou qu’on se refuse à Pouchkine. »

La grandeur de la Russie ? Iegor Gran, chargeant le trait, c’est la loi du genre, préfère rappeler la misère du peuple, les situations ahurissantes, la gabegie folle.

« La Russie profonde est une bicoque à moitié démolie, où, quand on a le malheur d’aller à l’hôpital, il n’est pas rare de tomber sur des médecins et des infirmiers ivres, des chambres insalubres, des matelas posés à même le sol avec du linge sale, des toilettes dignes de la cave d’Evil Dead. Les médicaments sont en déficit ou périmés, les équipements obsolètes, cassés ou inexistants. A ma connaissance, la Russie est le seul pays au monde où on peut voir un représentant de l’administration centrale venir inaugurer en grande pompe, avec ruban rouge et discours, des monuments aussi triviaux que des toilettes publiques, un robinet sur une colonne d’eau municipale, un abribus ou une barrière de chemin de fer ; c’est dire si, dans certaines régions, ces installations de bien-être collectif sont aussi rares que les licornes. »

Le mythe de la formidable puissance nucléaire d’un pays à nul autre pareil ne viendrait-il pas colmater à toutes fins les brèches innombrables d’une nation en déliquescence ?

Les Occidentaux, par leur supposé bien-être – tellement désiré – ne narguent-ils pas les enfants de Potemkine ?

« Quand les Russes constatent que les plus grands yachts du monde, les plus beaux châteaux, les montres de collection les plus rares appartiennent à des oligarques et des fonctionnaires russes, ce n’est pas de la jalousie qu’ils ressentent mais du contentement, comme s’ils étaient eux aussi, par ricochet, des rayons de soleil, baignés dans ces reflets d’or. Loin de remarquer que toute cette richesse provient de la spoliation dont ils ont été victimes, ils ont une admiration candide pour Abramovitch, Ousmanov, Deripaska, Potanine et les autres, car ce sont des gars « qui en ont », et c’est pourquoi ils sont en train de s’offrir l’Occident, qui se soumet – suprême jouissance ! (…) Les Russes respectent ceux qui les pillent. »

Le mensonge, la dénégation et la mauvaise foi sont-elles aujourd’hui suprêmement russes ?

Lecteur-e, contredis-moi, qui suis peut-être à mon tour zombifié.

Iegor Gran, Z comme zombie, P.O.L., 2022, 170 pages

https://www.pol-editeur.com/index.php?spec=livre&ISBN=978-2-8180-5621-9

https://www.leslibraires.fr/livre/20926384-z-comme-zombie-iegor-gran-p-o-l?Affiliate=intervalle

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