
©Laura Lafon Cadilhac
Notre propension à la catastrophe, à la dramatisation, au spectaculaire, nous fait imaginer la fin de notre monde à l’ère du capitalocène comme une explosion atomique gigantesque, une déflagration terminale, une scène finale d’Apocalypse.
Et si, nous propose avec beaucoup de justesse et de douceur paradoxale Laura Lafon Cadilhac, nous vivions plutôt l’effacement continu de notre habitat, le lent effondrement de nos certitudes, la disparition progressive inévitable de nos modes de vie assassins.
« Il n’y aura pas de météorite, écrit-elle, pas de détonation céleste, pas de fin du monde à la hauteur de nos fantasmes. Il n’y aura pas d’explosion fulgurante qui avale tout d’un coup, pas d’apocalypse propre et tranchée. Juste un effritement, une lente érosion, une extinction patiente qui s’étire comme une saison trop longue. »
Publié en offset à patir de pellicules périmées, Red is over my lover, Not anymore mi amor est un ouvrage de mélancolie pop post-warholienne.
La fête est finie, nous n’en avons pas encore vraiment pris la mesure, mais nous savons bien que nos civilisations se meurent.
Laura Lafon Cadilhac ne dénonce pas, ne crie pas, ne hurle pas, n’en rajoutant pas dans la désespérance, préférant l’éloge de la couleur et de l’instant alors que Thanatos prépare ses fléaux.
Ce sont des roses rouges magnifiques près d’une maison ancienne.
C’est un aigle tournoyant dans le ciel, ailes déployées.
C’est une femme au port altier se regardant dans le miroir, alors que le grain des images indique la fuite du temps et la possibilité d’une défiguration.

©Laura Lafon Cadilhac
L’enjeu n’est pas horacien – carpe diem -, ni même cyniquement hédoniste – on profite tant qu’on peut -, mais de juste distance envers un monde qui se dérobe, comme si nous étions déjà des fantômes.
Avec le degré d’incarnation qu’il nous reste, nous nous devons de célébrer le vivant qui passe, la montagne rose, le crépuscule bleu, l’herbe enluminée.
L’ouvrage de la photographe française est un memento mori dont la dimension n’est pas que personnelle, puisqu’elle touche la substance même des paysages et objets que nous fréquentons.
Choisir le poétique, le délicat, le silence, est une éthique quand tout s’agite encore frénétiquement et dévalue le verbe créateur en vains bavardages, ou désolantes médisances.
C’est la grâce d’un regard, d’une bouche, d’un cou.
D’une fleur épanouie.
De chiens qui jouent.
De mains qui se tiennent.
D’une haute futaie calme.

©Laura Lafon Cadilhac
Que voyez-vous quand vous fermez les yeux ?
Qu’entendez-vous avec la conque d’or de vos oreilles ?
Nous mourons bien sûr, à chaque seconde, mais c’est aussi la chance de se sentir pleinement debout et éveillé, face à ce qui est, une rivière, une pastèque écrasée formant une marguerite incongrue, un territoire d’ombres.
Red is over my lover, Not anymore, mi amor est très beau, parce qu’il n’a rien à prouver, cherchant simplement à aviver la conscience et la perception du miracle d’être encore en vie.
Un lézard passe, il y a de la glaise pour créer les prochains humains, il se pourrait bien que, là-bas, dans la montagne, une demeure nous attende, qui soit le refuge de la dernière noblesse de l’esprit.

©Laura Lafon Cadilhac
L’artiste écrit, sous forme d’un poème, qui pourrait être une énigme hassidique : « Je cherche / la caresse / des cendres »

Laura Lafon Cadilhac, Red is over my lover, Not anymore, mi amor, texte (anglais/français) Laura Lafon Cadilhac, direction éditoriale Mathias Benguigui, Théo Miller & Kamil Zihnioglu, Saetta Books, 2025, 48 pages
https://www.saettabooks.com/product/red-is-over
La photographie où apparaît l’auteure est de Matthieu Chatonnier
Lancement du livre lors de la semaine professionnelle des Rencontres d’Arles, au Mirage Book Fair, et signatureà la Librairie du Palais le vendredi 11 juillet à 15h