
©Isabelle Rozenbaum
« Finalement, tu n’es que l’aboutissement de ces existences multiples qui, à travers les désastres historiques et familiaux, ont façonné ta vie durant toutes ces années, pour t’amener à être toujours plus ce que tu es : Lekh Lekha. » (Isabelle Rozenbaum)
Rozebud, autoscopie des images, d’Isabelle Rozenbaum, est un livre hanté par la Shoah, la disparition des membres d’une famille, et la survivance des autres.
Inspiré de l’esthétique du fragment autobiographique et de l’écriture discontinue du livre princier Roland Barthes par Roland Barthes (1975), Rozebud est un ouvrage sur l’absence, l’identité morcelée, et la vocation d’artiste.
Il n’y a pas de totalité, mais des pistes à repérer et poursuivre, des hypothèses à lever.

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On pense aussi au fameux ouvrage du sémiologue S/Z (1970), qui est une lecture étonnante, plurielle, stratifiée, d’une nouvelle de Balzac, Sarrasine.
Il y a donc ISabelle, l’enfant, la petite-fille (partie 1) s’interrogeant à partir de photographies (pages de gauche) sur le destin des siens – la deuxième personne du singulier est employée, comme dans Un homme qui dort de George Perec (1967) -, et RoZenbaum, l’étrange artiste (partie 2), dialoguant avec elle-même au conditionnel présent (images de ses œuvres pages de droite).
D’un côté donc l’enfant à la famille martyrisée, et de l’autre la femme conversant avec l’Artiste en elle, figure impérieuse, volontiers tyrannique.
Bien entendu, si Rosebud est un film étonnant d’Otto Preminger (1975) sur la lutte armée palestinienne, la référence à Citizen Kane (Orson Welles, 1941) est manifeste, le trésor d’enfance du magnat de la presse étant révélé à la toute fin du film, cette pièce manquante, ce bouton de rose, cette luge jetée au feu, étant probablement l’objet-symbole le plus précieux de la vie du richissime homme d’affaires réfugié dans son domaine de Xanadu.

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On ouvre une enveloppe, et l’on découvre une enfant grandissant dans une famille endeuillée, entre silences et pleurs.
Une petite sœur de Nathalie Sarraute (lire Enfance, 1983), ou même de Charles-Albert Cingria (lire les fragments posthumes de La Grande Ourse, 2000) : « Déjà, tu sais ce que tu n’aimes pas devoir porter des robes comme celle-ci, avec un col blanc et un nœud ridicule, et qui te font ressembler à une enfant modèle. Ta notion de beauté est contrariée dès le plus jeune âge. »
Le rappel de la DS paternelle fait songer aux Mythologies (1957), la chambre claire est aussi lumineuse qu’obscur le mal métaphysique.
Des photographies manquent, des paroles ne sont pas prononcées, il faut phraser/photographier l’absence.

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« Le monde des adultes ne t’attire pas. Tu ne te maquilles pas. Tu préfères peindre tes rêves sur papier. Tu ne fumes pas non plus, parce que tu associes les cendres au « Désastre ». Tu ne sais pas encore que tes parents vont faire faillite. »
Isabelle/Israël grandit contre Auschwitz/Troisième Reich, avec l’absurde, la honte, l’effroi.
Avec son Kodak Instamatic – offert par son grand-père -, l’Artiste réinvente les contours de son corps, élabore des fictions, joue.
Les images sont parfois monstrueuses, dérangeantes, très énigmatiques.
Il faut créer un labyrinthe pour échapper au monstre de la destruction, et de l’autodestruction.

©Isabelle Rozenbaum
Traverser les camps de consommation d’aujourd’hui en leur renvoyant l’image de leur barbarie.
Fabriquer des images complexes ou pauvres, dérouter, passer par la suprême ironie, et le baroque du drapé des culottes exposées.
Laisser s’exprimer son daimon, pas le choix.
La névrose protège, c’est un camp de base pour gravir des sommets.
En postface, l’essayiste Malek Abbou écrit : « Edifié pièce à pièce, Rozebud raconte l’effort d’une vie pour devenir soi tout en explorant et questionnant l’acte photographique dans un rapport singulier au temps. Ses 99 variations visuelles, distribuées de part et d’autre de deux grandes parties structurant le livre, font coexister plusieurs strates de sens qui en appellent à l’écriture. »
Cette autoscopie de soi par les images est passionnante.

Isabelle Rozenbaum, Rozebud, Autoscopie des images, postface Malek Abbou, éditrice Colette Lambrichs, Editions du Canoë, 2026, 238 pages
https://www.editionsducanoe.fr/
https://www.editionsducanoe.fr/catalogue/rozebud

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Isabelle Rozenbaum coanime la plateforme collaborative de création et de critique D-Fiction