
Pietro Sarto
« Je m’assieds et il s’éclipse en direction de la cuisine. Le plancher grince sous chacun de ses pas. Je fais de la place, pousse une pile de journaux et quelques lettres du service qui lui fournit des soins et des repas à domicile. Je laisse bien en vue son semainier et une corbeille de fruits qui ont peu de chances de devenir un goûter ou une nature morte. Il mange autant qu’il peint, très peu. »
Le peintre célèbre du village voisin, de Blaise Hofmann, est le portrait de Pietro Sarto, artiste insaisissable, fanfaron, fuyant, parfois acide.
C’est en quelque sorte une biographie dépitée – le maître de taille douce et de lithogravure, 94 ans à ce jour, refuse de se laisser vraiment approcher -, et pourtant réussie, par la façon de rassembler des témoins majeurs, de les interroger, et d’établir, après Jacques Chessex qui le décrivit, un portrait vivant d’un homme à la renommée aujourd’hui vacillante.
« Il fut un grand conférencier, capable de séduire ou désarçonner n’importe quel interlocuteur. Il est devenu maître dans l’art de la diversion. (…) Il me regarde, moitié enfant, moitié vieillard, et je me demande si je n’arrive pas trop tard pour écrire un livre sur lui. (…) Je me résous à faire sans, à écrire un livre sur Sarto sans Sarto (c’est son choix autant que le mien). J’essaie de me rassurer en me disant que cette distance sera une alliée, qu’il est ardu d’écrire sur un être proche. »
Cet homme qui peignit si bien le lac Léman reçut dans son atelier de Saint-Prex les plus grands, notamment Henri Cartier-Bresson, et fréquenta à Paris Giacometti et André Schwarz-Bart.
Voilà pour la légende, mais il y a un livre à écrire, précis, informé, sans concession.
Pietro Sarto, né Pietro Schneider dans le Tessin en juin 1930, exilé à Neuchâtel, et raillé pour ses origines ? Un homme qui donne de l’air, ouvre l’espace, possède l’intelligence de la main associée à l’acuité de vision. Un hugolâtre râleur. Un admirateur de Ramuz. Un révolutionnaire devenu conservateur. Un volcanique contempteur de la musique.
L’atelier de Saint-Prex, véritablement communautaire – comme à la Renaissance – qu’il confonda ? de belles présences et de grands talents, la peintre-graveuse Valentine Schopfer, et les visiteurs passionnants, Freddy Buache, fondateur de la Cinémathèque suisse, le peintre Albert Chavaz, le peintre breton Pierre Tal-Coat, l’historien de l’art Rainer Michael Mason, le lithographe et peintre Edmond Quinche (voir l’épais volume consacré à ses œuvres dans la collection Cahiers dessinés, de Frédéric Pajak), Michel Duplain, Luce Voruzn Catherine McCready – le biographe a rencontré ces derniers, conversé avec eux, cherché à affiner son regard sur son sujet.
« L’atelier est une aventure technique, mais aussi spirituelle. On travaille à la réalisation d’un rêve : un espace autogéré, une communauté libertaire, sans statuts ni hiérarchie. »
Il a beaucoup peint les nuages, mais, surtout, ne le comparez ni à Hodler, ni à Turner.
« Il n’est pas un peintre de la contemplation, précise Blaise Hofmann, mais de l’introspection. »
Le débat Proust/Sainte-Beuve se pose encore : as-tu besoin de connaître la biographie d’un artiste pour apprécier son œuvre ?
Nous avons besoin des peintres de nécessité pour ne pas périr de la fausse monnaie des images propagées sans cesse par les canaux numériques : il nous faut la présence, non la surface.
Conviction : « Pour bien voir, il faut dessiner. »
Double proposition, à discuter : « La peinture est une poésie muette. (…) L’écriture est une peinture parlante. »
Se révolter comme Morandi, à coups de natures mortes.
Célébrer.
« Il ne travaille pas comme Vallotton, ce faiseur de tableaux, comme il l’appelle, qui commençait sa toile en haut et la finissait en bas, sans retouches. Il se revendique de la lignée de Cézanne : il ne cherche pas à faire des œuvres abouties mais à poursuivre son processus de création. Il intervient généralement sur une vingtaine de toiles en même temps. »
Le monde devient fou, mais « la nature reste là, avec sa petite voix et ses grandes fresques. »
Et la présence d’un peintre quelque peu oublié par les jeunes générations, retrouvé par un amoureux des forêts, des campagnes et de leurs habitants.

Blaise Hofmann, Le peintre célèbre du village voisin, éditions Zoé, 2026, 256 pages
https://editionszoe.ch/livre/le-peintre-celebre-du-village-voisin/
J’aime ce mot de « farouche » ! Merci pour ce bel article (un de plus !) Bonne journée, Eve
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