Un calvaire assez moche, et pourtant formidable, lettres de Gaston Chaissac à l’abbé Coutant

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« Vous savez le recrutement des frères convers c’est mon grand dada (après le cheval). »

Retrouver la fantaisie communicative de Gaston Chaissac (1910/1964), son génie épistolier, ne peut manquer de mettre en joie.

Les éditions Le Temps qu’il fait nous donnent aujourd’hui la chance de redécouvrir la correspondance du peintre avec l’abbé Coutant (1920/2008), soit une quarantaine de lettres rédigées entre 1948 et 1950, publiées une première fois par Georges Monti aux éditions Plein Chant en 1979.

Ami (parfois contrarié) de Jean Dubuffet, de Jean Paulhan et de Raymond Queneau, Chaissac s’installe en 1984 en Vendée avec sa femme institutrice.

On le prend pour un marginal, on l’évite, il est au contraire de plus en plus au centre du jeu, ne cessant de peintre – sur n’importe quel support -, multipliant les lettres envoyées à des correspondants illustres ou anonymes.

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C’est que la création pour ce diable d’homme (nous sommes en Vendée) est un feu continu, une rage de vivre, un cri aux mille nuances.

Ecrire à un prêtre, passionné de peinture, est pour Chaissac d’autant plus enthousiasmant qu’il aurait souhaité être moine, ou druide (une obsession).

« J’ai entrepris une croisade pour la résurrection du druidisme et le retour des druides. C’est intéressant car ça me permet de dire des choses aussi urgentes qu’actuelles. »

« Et la religiosité de l’homme existait bien avant les religions (qui sont nées d’elle je suppose) et elle leur survivrait si elles disparaissaient. »

Dieu serait-il mort ? Allons, allons, « le Dieu des églises ne devait pas être mort puisque ouest-france (qui n’a pas coutume de lancer de fausses nouvelles) n’en a pas fait part à ses lecteurs. »

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A l’abbé Coutant qui souhaite devenir peintre, Chaissac prodigue des conseils – partir d’une tache, d’une lézarde dans un mur, utiliser des craies, faire de la mosaïque -, non sans se départir d’une très grande franchise : « cher Coutant, vous êtes évidemment plus écrivain que peintre », « Difficile encore de voir ce qui sortira de vous car c’est encore assez mystérieux et un nouveau peintre ne peut spéculer que d’une façon hasardeuse sur sa gaucherie qui généralement est loin d’être éternelle. Et mieux vaut certes se façonner soi-même, d’acquérir surtout de la personnalité et de stimuler l’imagination, etc, afin d’être bon producteur. », « Veillez bien à ne point vous desséchez en vieillissant. Vous n’aurez pas le loisir de vous perfectionner en peinture et ce sera probablement heureux. », « Il doit y avoir en vous de l’enfant gâté mais aussi certaines qualités bien vendéennes. Suis-je dans le vrai ? »

D’une liberté magnifique, le grand errant des Sables-d’Olonne explicite ses techniques, décrit ses procédés : « Savez-vous qu’à l’occasion, je dessine en tenant le crayon non plus dans ma main mais dans ma bouche, et aussi avec une serpillère (…) J’imprime sur le carrelage avec la serpillère mouillée et j’en fais un dessin.  Ça donne des choses très curieuses et c’est un de ces trucs qui permettent de varier. »

Paysan, Chaissac aura peint comme on parle le patois, pour dialoguer avec la terre, et faire râler les bourgeois.

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« Je suis à peine plus lettré que mes parents et c’est beaucoup mieux ainsi. On ne s’éduque pas en un clin d’œil sinon c’est factice. Je me revois à 15 ans, jeune bourrelier puant le vieux harnais et futur vacher palefrenier. »

Il ne serait pas impossible que Chaissac ait considéré l’art comme une pratique magique, théosophique, une thérapeutique.

Un potlatch.

Une insurrection.

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Un délire.

« Quelqu’un que j’ai consulté à ce sujet dit que mes dons pour la peinture doivent surtout provenir du fait que je n’ai qu’un seul testicule. C’est ma foi bien possible après tout. »

A son ami : « Vous devriez en chaire dire : ‘mes chers frères que venez-vous foutre ici vous faire abîmer par bibi ? Voyez en afrique depuis que nous y avons pris pied comme les indigènes sont de plus en plus falots et vous rejoignent’. »

Rester un cœur simple et insoumis, tel fut le pari réussi de Gaston Chaissac.

Témoignage en postface du Père Bernard Coutant, membre de l’Institut du Prado, de Lyon : « Il adressait beaucoup de tableaux par correspondance à des gens qui les déchiraient. »

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Gaston Chaissac, Le laisser-aller des éliminés, Lettres à l’abbé Coutant, préface de Laurent Danchin, texte de Bernard Coutant, éditions Le Temps qu’il fait, 2017, 176 pages

Editions Le Temps qu’il fait

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Se procurer le volume de la correspondance Chaissac à l’abbé Coutant

 

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