Les meilleurs publics de France, par Mohamed El Khatib, Yohanne Lamoulère et Daniel Kerh

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© Yohanne Lamoulère

La quatrième de couverture de Stadium, de Mohamed El Khatib (éditions Les Solitaires intempestifs) est tellement énorme, géniale, qu’il est impossible de ne pas la recopier.

« Mon grand-père, il a toujours voulu qu’on disperse ses cendres au stade Bollaert [Lens], il disait : « ça fera de l’engrais. » Donc, à sa mort, on s’est pointés avec l’urne, mais le vigile nous a pas laissés entrer avec la boîte. Du coup, on s’est partagé mon grand-père en mettant ses cendres dans nos écharpes. Et au moment de disperser les cendres, une bourrasque les a entraînées vers les toilettes du stade. Mon grand-père, qui passait son temps à crier « Aux chiottes l’arbitre ! », a fini par les rejoindre… Je l’ai jamais dit à ma mère qui croit que son père repose juste derrière les buts. »

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© Yohanne Lamoulère

Stadium est un spectacle (créé en mai 2017 à l’Hippodrome de Douai) avec des acteurs dont c’était la première expérience scénique (des supporters du Racing Club de Lens), un livre de témoignages, un ensemble de photographies de Yohanne Lamoulère redonnant en toute amitié visage à ceux que le champ dominant des représentations oublie très souvent.

Quelques légendes : « Membres de l’équipe de pom-pom girls du RCL », « Yvette Dupuis sur le pas de sa porte, Liévin », « Kevin apprend son texte en coulisses », « Entrée Sud du stade Bollaert-Delelis à proximité du Louvre-Lens », « Christian Champiré, maire communiste emblématique de la ville de Grenay ».

Au stade, que l’on soit prolo ou fils de bourge, on se tutoie, c’est automatique, un sentiment de monde commun. De la mixité sociale ? Allez, laisse ces mots-là aux beaux parleurs, et détends-toi un peu, camarade.

Au théâtre, on ne se tutoie pas, pas encore, camarade.

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© Yohanne Lamoulère

Mohamed El Khatib : « Je vais demander au nouveau directeur d’agrandir la porte d’entrée parce qu’il a dit que son projet de théâtre, c’est avant tout un projet d’hospitalité, parce que si on fait pas du théâtre pour accueillir l’autre, alors je le dis tout net, autant faire autre chose. »

« Manifeste de l’altérité », Stadium est un geste politique, une tentative de rencontrer l’autre par l’émotion esthétique.

A la cellule Eléments de langage, les supporters du RCL réfléchissent pour trouver de nouveaux slogans fédérateurs, de nouvelles insultes : « Notre groupe, si tu veux, c’est un peu l’Académie française version Nord-Pas-de-Calais… sauf qu’on y va à la pioche, quoi ! »

Un père à son fils condamné pour des faits de violence au stade : « Tu vas nous foutre la honte ?! Je veux bien que t’ailles en taule pour de la contestation sociale, mais pas pour du foot, faut pas déconner ! »

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© Yohanne Lamoulère

A Bollaert, on chante Michel Sardou et Pierre Bachelet, on s’appelle Tony ou Kevin (plus de 4600 sur 17000 abonnés), on est parfois « Ultra » pour contrer la gentrification des stades, on rit et frémit ensemble, en famille.

Le Père Argouac’h, membre de la communauté de Riaumont : « Si l’Eglise a toujours été historiquement sensible à la cause du Racing Club de Lens, ce n’est pas parce que Jésus peut multiplier les buts, mais c’est parce que profondément nous croyons au Miracle. »

Margaux, pom-pom girl : « C’est aussi une façon de se réapproprier sa féminité, avec quelque chose de féministe même ; ça semble très éloigné pom-pom girl et féministe, mais je vous jure qu’il s’agit d’un espace symbolique où les femmes ont le pouvoir – certes, avec des jupes sexy et du rouge à lèvres -, mais on travaille à un haut niveau physique, et puis on redéfinit nous-mêmes notre féminité. »

La mascotte du RC Lens, ancien danseur de Pina Bausch et de Benjamin Millepied, témoigne : « Le plus dur, c’est pas les quarante degrés sous le costume, c’est pas le fait d’avoir l’air un peu con, c’est pas tant de se faire jeter des frites et de la bière à chaque match, ça on s’y habitue. Pareil pour les saucisses. Non, le plus dur, c’est quand tu rentres chez toi le soir et que ta fille elle te demande : « Papa, c’est quoi ton métier ? Papa, c’est quoi ton métier ? » »

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© Yohanne Lamoulère

Concentré d’humanité et d’humour, Stadium devrait être diffusé dans les écoles, étudié, chanté, prolongé, parce que nous sommes tous des supporters nordistes en puissance, ou qui nous ignorons.

Le football, c’est aussi une iconographie, et, en 1966, Raymond Kopa en maillot du Stade de Reims et Loulou Floch dans celui du Stade Rennais posant pour le magazine Miroir du football, image reprise pour la couverture du livre Loulou Floch, Légende du football breton, de Daniel Kerh, publié aux éditions Locus Solus.

Loulou Floch, c’est seize sélections en équipe de France A (deux buts), une grande ambition doublée d’une vraie humilité, et le refus de la peopolisation de son art.

Loulou Floch, c’est une attaque fulgurante laissant pantois ses adversaires, une carrière exemplaire (titularisation au Stade Léonard à quinze ans, Stade de Reims, AS Monaco, Paris FC, PSG, Stade Brestois, qu’il contribuera à faire remonter en D1), puis la reconversion avec l’achat d’une Maison de la Presse à Roscoff.

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© Yohanne Lamoulère

Loulou Floch, c’est une éthique, l’honneur d’un sport devenu la tirelire des puissants, la force souple, l’instinct, le jeu collectif, et, pour parodier Montaigne : « Faire le job, et dûment. »

A Lens, où il a bien sûr joué, être spectateur est aussi un métier.

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© Yohanne Lamoulère

Kevin : « Je me souviens, en 1998, avant-dernier match de championnat : l’arbitre avait perdu sa mère la veille du match. On a fait une minute de silence et tout. Du jamais-vu pour un arbitre. Bon, on était un peu emmerdés, parce qu’on n’allait quand même pas, comme d’habitude, le traiter de « fils de pute ». Sauf que ce con, au bout de huit minutes de jeu, il nous a refusé un but. Du coup, mon père il a eu l’idée géniale de le traiter d’ « orphelin de pute » ! On a tous repris en chœur : « Orphelin de pute ! Orphelin de pute !… » C’était génial. »

L’arbitre : « Je trouve que certaines insultes mériteraient d’être mieux considérées par la littérature contemporaine. »

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Mohamed El Khatib, Stadium, photographies Yohanne Lamoulère, Les Solitaires intempestifs, 2017, 80 pages

Editions Les Solitaires intempestifs

Découvrir le travail De Yohanne Lamoulère

(Ce livre superbe est en vente au prix de dix euros : « C’est la marque d’un engagement qui n’est pas anodin. Il nous paraissait impensable qu’Yvette Dupuis et Corinne Dadat ne puissent se l’offrir. »)

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Daniel Kerh, Loulou Floch, Légende du football breton, préface de Daniel Mangeas, éditions Locus Solus, 2017, 192 pages

Locus Solus édition

(merci à mes fils de m’avoir fait découvrir le football en club)

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Se procurer Loulou Floch, Légende du football breton

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© Yohanne Lamoulère

 

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