Le plaisir de la photofiction, par Eric Marty, romancier

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© Jean-Jacques Gonzales

Pour l’essayiste, universitaire et romancier Eric Marty, la photographie joue le rôle d’un déclencheur fictionnel, ainsi l’œuvre d’espaces, de roches et de mystères de Jean-Jacques Gonzales, artiste fasciné par la dimension primitive d’une écriture de lumière révélant tout un monde d’empreintes, de traces, de signes minéraux.

En préambule de son récit, L’invasion du désert (dix chapitres brefs, dix instantanés), l’auteur de La Fille (Seuil, 2015) et de Les Palmiers sauvages (Confluences, 2015) offre au lecteur l’esquisse de son projet : « Le couple du récit n’aurait sans doute pas pu naître ailleurs. Lui est un photographe français, elle, Lara, sera son modèle américain. Ils vont vivre quelques jours dans ce morceau du désert de l’Arizona qui est apparu dans le noir et blanc, dans les cadrages, dans le proche et le lointain des images photographiques, dans le vide qu’elles ont immobilisés pour toujours. »

Au commencement était/est/sera la pierre, les dieux de poussière dure, la chaleur, l’immuable du paysage (deux monts jumeaux dans le lointain), un couple assoiffé.

Lara se réveille dans le parfum de l’acacia brûlé. Non loin du lit est posé l’œil du Leica. « Elle s’est serrée contre moi. Je sentais ses seins dans mon dos, et sa robe et ses jambes s’ouvrir le long de mon corps. »

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© Jean-Jacques Gonzales

Le temps s’étire parmi les indices, les flottements de présences, comme en 1975 dans Profession : reporter, de Michelangelo Antonioni.

S’asseoir sur les marches devant la maison.

Lara a de la fièvre, mais ici, du côté des rives du Grand Canyon, tout est incendie.

Il y a un marché à une dizaine de kilomètres de là, jonché de pattes de poulets.

Un journal est posé sur le siège passager du pick-up. Les migrants ont franchi les clôtures.

« At that point « they started throwing everything – tires, eggs, wooden pallets and 40 to 50 pounds rock with some kind of projection device », police spokesman said. »

Dans le ciel, un nuage de lacrymogène, un brouillard, des pixels d’êtres.

L’air est enflammé, comme une possibilité de mal, ou de parousie.

Il y a twentynine palms à Phoenix, Arizona, et des piscines dans lesquelles presque personne ne se baigne.

EPSON scanner image
© Jean-Jacques Gonzales

Il y a dans le Sud des esprits qui roulent dans les rues comme des buissons d’épines, ou dans les rêves des inspirées.

Il y a Lara qui dort, encore, voit des météorites, un homme qui ferme la porte, et part seul dans la nuit.

Il y a un horizon de cadavres à la frontière mexicaine, comme une montagne de corps dessinés par Zoran Music.

Tout est abstrait, et atrocement concret.

« Le sol et le ciel étaient d’une matière identique, une matière sans véritable couleur pourtant. Une très fine couche de sel gris, de plâtre grossier, semblait s’être déposée sur l’étendue horizontale et sur l’étendue verticale qui nous faisaient face et vers lesquelles on se dirigeait, que bientôt nous allions pénétrer, mais qui s’éloignait sans cesse, comme si, dans cet univers, avancer et reculer étaient une seule et même chose. »

L’invasion du désert est un livre d’atmosphère, un charme, un fantasme, une dérive à partir de photographies qu’anime l’imagination d’un écrivain, images faussement fixes muées en plans-séquences.

Eric Marty connaît la valeur des élaborations théoriques, et du plaisir du texte.

« Elle a retiré son T-shirt vert comme on enlève un voile. Et puis elle a été nue. »

Une tempête se lève.

L-invasion-du-desert

Eric Marty, L’Invasion du désert, récit à partir de photographies de Jean-Jacques Gonzales, éditions Manucius, 2017, 88 pages

Editions Manucius

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Se procurer L’invasion du désert

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