D’un retour au pays natal, par Jean-Noël Pancrazi, le Sétifien

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© Bruno Boudjelal

« Cela faisait plus de cinquante ans que je n’étais pas revenu en Algérie où j’étais né, d’où nous étions partis sans rien. J’avais laissé régulièrement passer les occasions d’y retourner ; ce n’était jamais le bon moment, la bonne manière, la bonne saison. Je ne voulais pas des voyages en forme de pèlerinage, des comités de souvenirs pour revisiter et pleurer ensemble sur les endroits passés, des séjours brefs et encadrés dans des lieux culturels qui ne me laissaient pas de liberté pour me déplacer et m’aventurer où je voulais ; je résistais aussi aux souhaits répétés de mes amis algériens de Paris qui me proposaient de les accompagner là-bas en juillet et de partager avec eux leurs étés en leur disant « la prochaine fois », cette prochaine fois qui n’arriverait jamais. « Pourquoi ne voulez-vous pas y retourner ? », me demandait-on souvent dans des rencontres ou des débats à propos de l’Algérie auxquels je participais : j’avais peur, en me confrontant à la réalité – disais-je avec une obstination désespérée, cette détermination suspecte, cette fermeté étrange qui n’était que l’exorcisme du regret -, de perdre mon imaginaire, la marge nécessaire pour tout réinventer, ce socle d’images, cette sécurité d’un trésor d’enfance caché dans les montagnes des Aurès où je pourrais puiser au cas où l’inspiration disparaîtrait. »

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© Bruno Boudjelal

Ainsi commence Je voulais leur dire mon amour (titre impossible, mais livre superbe), de Jean-Noël Pancrazi, prix Médicis 1990 pour Les Quartiers d’hiver (Gallimard), écrivain de nombreuses fois célébré pour sa sensibilité, sa pudeur, et son attachement inconditionnel aux êtres malmenés par l’Histoire, comme aux invisibles.

Arraché de son enfance passée à Batna, à l’est du pays, en 1962, Jean-Noël Pancrazi, né à Sétif en 1949, n’était jamais retourné en Algérie, ses meilleurs guides ayant disparu, « Rachid Mimouni, mort de son exil à Tanger, Tahar Djaout, assassiné dans un café d’Alger par le Front islamique du salut au début de la décennie noire. »

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© Bruno Boudjelal
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© Bruno Boudjelal

Invité à participer comme juré au festival de cinéma méditerranéen d’Annaba, non loin de Batna, le voici dans l’avion : « C’était l’occasion ou jamais. Le cinéma ferait tout passer, j’aurais l’impression d’aller d’écran en écran, les films m’accompagneraient, me donneraient l’élan qu’il fallait. »

Pour qui a été expulsé une première fois de son royaume, tout sentiment de stabilité peut sembler illusoire, à qui le monde mouvant des images et des phrases offre l’espace imaginaire d’une patrie fixe.

Parti comme un paria, Jean-Noël Pancrazi revient chez lui avec tous les honneurs. Tapis rouges, voitures officielles, sécurité renforcée qu’on n’accorde qu’aux personnes d’importance.

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© Bruno Boudjelal

Commence alors un rêve éveillé de plusieurs jours. Les temps se confondent, et, comme chez Walter Benjamin, l’embryon de l’enfant ne cesse d’informer les souvenirs de l’adulte.

Construit par blocs de paragraphes de plusieurs pages, Je voulais leur dire mon amour se présente comme un flux de conscience, permettant à la parole de se débonder, dans la douceur d’une valse mémorielle, de la belle et cruelle nostalgérie.

Arrivée des membres du jury, liste des films, partages, sentiment de liberté, gaieté, tendresse.

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« On m’avait tellement parlé de restriction, de surveillance, de climat de plomb qui régnait dans tout le pays ; mais le vin, peut-être interdit ailleurs, circulait largement entre nous, des vivats accueillait chaque bouteille qu’on apportait. »

Avançant dans la protection qu’offre le cinéma, l’auteur se revoit quelques semaines plus tôt marchant avec Géraldine Chaplin, pour un film mexicain adapté d’un de ses livres, au festival de Toronto.

A la géographie algérienne se superpose ainsi le territoire d’un immense voile fait d’une succession d’écrans de projection, où se retrouvent ensemble, le temps d’une anamnèse, une mère très aimée, Mouloud l’ami d’enfance, des bruits de bombes dans des guerres de natures différentes (de libération pour le peuple algérien / d’extermination pour les ennemis de l’Occident à Paris et ailleurs), le visage d’une femme libre de son corps entrant dans les cafés d’hommes, l’oasis de Biskra, très au Sud.

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© Bruno Boudjelal

Mais soudain, tout s’arrête et la pellicule se déchire.

Prendre le temps de retourner à Batna après la fin du festival est impossible. Il faut partir, vite, tout de suite, la police l’ordonne, il y aurait des projets d’attentats.

« La répétition était irréelle, trop nette pour être vraie ; même dans les cauchemars, il y avait des variantes. Je ne savais plus de quel côté était le temps, où avait commencé le piège. Il me semblait que papa et maman apparaissaient entre les piliers tels deux voyageurs attardés, médusés, habitués à ne pas se mettre en travers et me disant : « Qu’est-ce qui t’arrive, mon fils ?… Qu’est-ce qu’ils te font ?… Ils ne veulent pas que tu restes ? » – elle, surtout, un peu triste, qui m’avait confié la mission modeste de savoir si le brûle-parfums était toujours dans la pièce de la maison pour que je le lui ramène si je pouvais. »

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Le décret est pourtant définitif, la terre algérienne refusant la présence d’un homme ayant peut-être rêvé d’y être inhumé.

Les montagnes de l’Aurès seraient-elles devenues à tout jamais criminelles ?

L’indésirable doit prendre le dernier avion. Plus de cinéma arrêtant le sirocco, mais la froideur d’Orly Sud, à minuit, et la solitude.

Déclarer son amour à qui ne le souhaite pas expose à la plus grande des déchirures.

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Jean-Noël Pancrazi, Je voulais leur dire mon amour, Gallimard, 2018, 130 pages

Site Gallimard

Merci au photographe Bruno Boudjelal pour le don des images accompagnant cet article

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© Bruno Boudjelal

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