Du piratage poétique en photographie, par Stéphane Charpentier

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© Stéphane Charpentier

Stéphane Charpentier est un artiste multidisciplinaire pour qui le dépassement de la dualité et des fausses antinomies relève d’une éthique très exigeante quand tout menace de corruption.

Construites comme des hypnoses visuelles, ses images très noires ne manquent pourtant pas de lumière.

En témoigne son premier livre publié, The Core, qui est un objet rare, étrange, voluptueux, une planète inconnue où brûlent des atomes en explosion.

Reprendre possession de soi, maîtriser totalement son art, quand le marché impose sa logique économique, est pour Stéphane Charpentier une nécessité première, un pari d’innocence fondamentale.

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© Stéphane Charpentier

Stéphane Charpentier, qui êtes-vous ? Un photographe ? Plasticien ? Psychogéographe ? Chimiste ? Artiste expérimental ?

Je suis avant tout un photographe, mais de la même façon que quand j’utilise la vidéo ou le son, ce qui m’intéresse c’est le sens qui en émerge. J‘associe des images qui ont une présence individuelle, mais qui contribuent également à diffuser une pensée. Il s’agit d’une certaine lecture de l’existence, par des visions qui s’appréhendent d’une façon sensorielle. Cela permet à celui qui regarde d’accéder à une compréhension intérieure et sensible par sa propre expérience. Je cherche à capter des images qui idéalement pourraient créer une sorte d’hypnose visuelle, tout en ayant une force symbolique, un sens suffisamment mystérieux pour qu’il nous tienne en questionnement.

The Core, titre de votre livre publié chez Void, renvoie-t-il à la notion de noyau atomique, voire à celui de fusion nucléaire ? Pourquoi le choix de ce nom moléculaire ?

Je peux résumer mon travail comme un essai de représentation de la nature humaine et de sa trajectoire. Après de longs débats avec Void, nous avons pensé ce livre comme un parallèle poétique entre la dualité humaine et la fission atomique. Ce titre renvoie au noyau, au cœur de l’homme, mais évoque aussi son infiniment petit : l’atome.

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© Stéphane Charpentier
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© Stéphane Charpentier

The Core est-il une planète brûlante ?

The Core pourrait aussi être une planète oui, où il fait de plus en plus chaud. Il s’agirait de notre terre mais donc aussi de l’essence de notre être. Dans un jeu de forces antagonistes et alors qu’il faudrait concilier, cette division et cette scission créent une chaleur infernale, et nous éloignent d’un climat tempéré. Il fait de plus en plus chaud.

Vos images s’imposent sur un texte de nature scientifique écrit en grec moderne (publié en 1951 par les presses de l’Université de Cambridge) qu’elles masquent en partie. De quoi s’agit-il ?

Le principe éditorial a été élaboré avec l’équipe de Void et son excellent designer Joao Linneu qui souhaitaient adopter un parti pris créatif fort, ce qui m’enchantait, sous condition que cette approche s’inscrive dans le sens de ma photographie. En suivant cette idée d’analogie entre la dualité humaine et la scission atomique, nous avons choisi d’introduire mes images dans une reproduction partielle de ce livre ancien qui est la thèse d’un physicien russe sur l’énergie atomique. Cela crée une sorte de superposition, un piratage poétique avec différents niveaux de lecture, où les images émergent et trouvent néanmoins une force individuelle et d’ensemble.

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© Stéphane Charpentier

Il y a dans votre univers un mélange de violence, de tensions de toutes sortes, de sensualité et de poésie. La révolution pour vous est-elle ainsi, hybride, de polarités contraires, et d’électricité désirable ? Etes-vous proche des mouvements insurrectionnels tels qu’ils explosent quelquefois à Athènes, notamment dans le quartier d’Exarchia ?

En évoquant la nature humaine, je montre effectivement la noirceur de l’homme, non pour en faire la publicité, mais au contraire pour laisser émerger sa lumière. Il y a toujours dans le fil de mes images un horizon lumineux, une pleine humanité, une résistance. Beaucoup se méprennent car la noirceur excite et fascine. Ma compréhension, c’est que l’homme se détourne, individuellement et massivement par intérêt personnel, de la raison, du devoir, de l’éthique. Je pense que la corruption est l’enjeu le plus intérieur et le plus central de notre être et de nos actions. Dans nos quotidiens, cela rejoint effectivement des idées politiques ou sociales, mais je ressens que la clef de lecture est en réalité spirituelle, ce qui s’explique difficilement. Au niveau du concret, j’ai de la sympathie pour des actions résistantes face à cette trajectoire insensée du monde néolibéral où la majorité des politiques ne sont plus des représentants ou des garants de la raison et du peuple, mais des représentants de forces économiques privées et souterraines. J’habite effectivement en bordure du quartier contestataire d’Exarchia à Athènes, mais je ne suis pas un anarchiste car je pense qu’on contraire il faudrait de l’ordre et une nouvelle justice pour encadrer une nature humaine qui globalement se corrompt et se détourne toujours par intérêt. La vraie révolution serait une évolution des consciences, un détachement matériel.

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© Stéphane Charpentier

Vous participez à l’aventure collective Eyes Wild Open, exposition conçue par Marie Sordat au Botanique de Bruxelles, « Sur une photographie qui tremble ». Comment considérez-vous votre inscription dans ce panorama de la photographie à l’ère nucléaire ? De quoi relève le tremblement chez vous ?

Tout d’abord, je me sens chanceux de participer à une telle exposition, d’être associé à des maîtres comme Robert Frank, Daido Moriyama, Anders Petersen ou Michael Ackerman. La commissaire Marie Sordat, l’équipe du Botanique, et les autres intervenants du projet ont réalisé un travail phénoménal. Cette exposition mais également le livre paru aux éditions André Frère rassemblent certains des plus grands auteurs qui utilisent l‘image comme un moyen de décryptage de leur quotidien et de leur rapport au monde. C’est une façon de pratiquer la photographie qui est régulière, sensible, spontanée, et qui possède une audience potentiellement large parce qu’elle parle vrai aux spectateurs, ainsi qu’à un très grand nombre de photographes amateurs. Cette « photographie qui tremble » est un kaléidoscope de journaux picturaux, de visions sensibles, fruits d’un voyage quotidien et de tentatives répétées. C’est très bien expliqué dans les textes écrits pour l’exposition et le livre par Caroline Bénichou. Nos images questionnent à la fois le mystère intemporel de l’existence et notre présence dans le temps présent. Nos images sont authentiques, brutes, altérées, et ainsi éloignées du flux habituel de photographies commerciales, documentaires, publicitaires ou conceptuelles qui sont d’ailleurs généralement manipulées et retouchées.

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© Stéphane Charpentier

Tenez-vous à développer et tirer vous-même vos photographies ? Que se passe-t-il dans le laboratoire ?

Je tiens à contrôler l’ensemble du processus de production, qui est manuel et artisanal, et à contrôler la rareté de mes tirages argentiques. Je n’ai jamais numéroté mes épreuves car c’est une invention du marché, mais je les réalise pour une commande particulière, pour une exposition précise. Les collectionneurs s’intéressent à mon procédé et au fait que je réalise moi-même ces tirages, ce qui n’est plus très fréquent. Le procédé de révélation quasi alchimique semble magique, notamment à l’ère du numérique, mais à chaque fois, je traine des pieds avant d’entrer en chambre noire, car c’est toujours un challenge, une épreuve longue et très physique. Je repars chaque fois de zéro, et je sais que ça ne sera jamais facile. Je sculpte dans la projection, je joue avec différents paramètres, je tente de m’approcher du tirage parfait, de la bonne illumination, du point de révélation. Je recommence. Mes négatifs sont toujours difficiles à tirer car les photographies sont réalisées à la volée, souvent dans des conditions de lumière impossibles. Pour l’exposition du Botanique et la prochaine à la 44 Gallery de Bruges, il y a une image que je n’ai réussi à obtenir qu’après trois jours de travail. J’ai fait pas loin de vingt épreuves pour n’en garder que deux qui soient satisfaisantes. C’est une technique délicate, longue, également onéreuse. Il y a ce temps de chambre noire, mais aussi toutes les autres étapes : le lavage, un séchage particulier en marouflage, les découpes, repiques au pinceau…

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© Stéphane Charpentier

Ne photographiez-vous qu’en noir et blanc ? Pourquoi ?

Je me suis concentré sur le noir et blanc car cela se prêtait complètement à l’idée de dualité qui est centrale dans ma photographie, et également pour son aspect intemporel, indatable, non localisable. Depuis quelques années, j’utilise la couleur qui sera associée aux noir et blancs dans la construction d’une nouvelle série, toujours en cours, mais je n’ai encore rien montré.

En tant qu’artiste, vous êtes très attentif aux sons et textures sonores/visuelles. La musique de Joy Division vous inspire-t-elle ?

La musique est une source d’inspiration importante. Comme dans les arts plastiques, les plus grands artistes sont ceux qui expriment ou anticipent le mieux leur temps par les signaux qu’ils distillent dans leurs œuvres, et parce que le public peut s’y reconnaître, s’identifier. J’aime la musique de Joy Division qui avait une énergie particulière, mais aussi un vrai intérêt sociologique. Je collabore fréquemment avec des musiciens et des artistes sonores sur des montages, des performances, parce que la synergie entre les disciplines peut offrir un sens et des émotions plus intenses. Il y a eu aussi l’aventure Oiseaux-Tempête qui a été marquante, initialement pensée comme un projet alliant musique, enregistrements sonores, photographie et vidéo. J’ai travaillé quasiment deux ans sur l’initiation du projet, depuis les premiers voyages en Grèce début 2012 avec le musicien Frédéric D. Oberland, des premiers concerts avec projection, une installation video et sonore intitulée The divided line, et la réalisation du premier album. Avec Frédéric, puis le bassiste Stéphane Pigneul, cette manipulation de textures sonores et visuelles devenait percutante, à la fois très émotionnelle et engagée.

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© Stéphane Charpentier

Vous avez beaucoup exposé, mais avant The Core jamais publié sous votre seul nom. Que représente pour vous ce livre fragile (cent exemplaires faits à la main) ?

The core a été réalisé en parallèle à une exposition dans l’espace de Void à Athènes fin 2017. Nous envisagions initialement un fanzine, et c’est devenu ce livre en édition limitée. Je me sens prêt aujourd’hui à éditer après plus de quinze ans d’expositions, mais encore une fois je préfère être très sélectif plutôt que de jouer la carte du volume. Il y a beaucoup de livres qui sont publiés, mais peu sont indispensables. Je me sens prêt à collaborer avec un éditeur si le dialogue autour de mon travail est bon, ce qui offrirait une distribution plus large. Mais c’est vrai que les livres d’artiste offrent aussi une alternative à l’édition classique grâce aux nouvelles possibilités d’impression, et permettent aux photographes de publier des volets de leur travail avec une certaine créativité et une vraie minutie.

De quel nature a été le soutien de l’Institut Français d’Athènes (IFA) pour l’aventure de The Core ?

A l’Institut Français d’Athènes, nous avons monté fin 2017 une soirée de projections avec performance musicale de ma partenaire Alyssa Moxley, ce qui nous a permis de financer les frais de tirage pour l’exposition chez Void. Suite à ce premier projet et en suivant le principe des performances Temps Zero que je pilote, nous organisons début juin un workshop réunissant des photographes et des artistes sonores avec une performance finale dans l’amphithéâtre de l’Institut qui nous soutient à nouveau. J’accompagnerai les photographes aux côtés de Michael Ackerman.

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© Stéphane Charpentier

Vous menez quelquefois des workshops. Que cherchez-vous à transmettre à vos étudiants ?

Je cherche à être juste, à saisir la sensibilité de chaque participant pour l’aider à se révéler, à dépasser ce qui limite. Je cherche à influer vers un sens positif. Il y a toujours des enjeux très personnels chez les créatifs, chaque personne a un vécu différent, des besoins spécifiques. Dans des temps de travail court, je ne focalise pas sur la technique mais plus sur un élan, une direction artistique. J’essaie aussi de mener des ateliers qui soient collaboratifs, perçus comme une expérience forte et offrant si possible des résultats concrets. Le fait d’être dans une synergie de groupe et dans un laps de temps défini, permet souvent des avancements qu’on ne fait pas tout seul.

Propos recueillis par Fabien Ribery

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Stéphane Charpentier, The Core, published by Void, novembre 2017, 68 pages – cent exemplaires

Exposition Eyes Wild Open, au Musée du Botanique de Bruxelles, du 22 février au 22 avril 2018 ; catalogue éponyme publié aux éditions André Frère, 2018 – introduction de Caroline Bénichou, entretiens de Christian Caujolle, Diane Dufour, Jean-Kenta Gauthier, Gilou Le Gruiec, Laura Serani, textes de Brigitte OIlier et Magali Jauffet

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Exposition Eclairages, à la galerie 44 (Bruges, Belgique), du 15 avril au 13 mai 2018 (vernissage le samedi 14 avril)

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Le 11 mai et le 10 juin 2018, PERFORMANCES ”RADIANCE”, KET (Κέντρο Ελέγχου Τηλεοράσεων / Tv Control Center) ATHENS

– Projections of an extended version of my photographic film ”Éclairages / Radiance”
with live soundtrack by ALYSSA MOXLEY (field recordings & sound design)

– Projections of films by GAËL BONNEFON, DAMIEN DAUFRESNE & PATRICIA MOROSAN
with live soundtrack by PS STAMPS BACK (electronic)

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Workshop Temps Zero – Image & Son organisé par Temps Zero à Athènes
enseigné avec le photographe Michael Ackerman et l’artiste sonore Alyssa Moxley
du 2 au 8 juin 2018 avec performance finale à l’Institut Français
et une publication en édition limitée éditée par Void

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© Stéphane Charpentier

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