
La présentation en France de l’œuvre du photographe lituanien Antanas Sutkus, au Château d’Eau à Toulouse, puis actuellement à l’Hôtel Fontfreyde de Clermont-Ferrand, est une véritable joie, tant l’impression de découvrir un continent inconnu est forte.
Fort d’une archive considérable, Antanas Sutkus a porté sur son pays et ses habitants, alors que la censure et l’autoritarisme régnaient, un regard empli de liberté et d’humanisme.
J’ai demandé à Jean-Marc Lacabe et François-Nicolas L’Hardy d’éclairer un peu ma lanterne, et peut-être aussi celle de quelques lecteurs, à propos de ce très beau photographe dont les noirs & blancs raffinés charment immédiatement.
Qui est Antanas Sutkus, que vous présentez, François Nicolas L’Hardy, du 16 novembre 2018 au 2 janvier 2019 dans le lieu que vous dirigez à Clermont-Ferrand, l’Hôtel Fonfreyde, après avoir été montré au Château d’Eau à Toulouse par Jean-Marc Lacabe ?
JML : Antanas Sutkus (1939) est un photographe lituanien. Adolescent, habitant à la campagne chez ses grands-parents pour soigner une tuberculose, il a commencé à photographier. Les clichés retrouvés de cette époque témoignent d’un certain talent naissant. Jeune adulte, il abandonne des études de journaliste pour devenir photographe. Il est également un grand lecteur et fréquente le monde des lettres lituanien. C’est ainsi qu’en 1965, il accompagnera le séjour de Jean-Paul Sartre et Simone de Beauvoir en Lituanie et qu’il réalisera la photographie la plus célèbre du philosophe (qui est présentée dans l’exposition). Il est l’auteur de nombreux livres photographiques et réalisa beaucoup de reportages pour la presse magazine de ce qui était appelé à l’époque « les pays de l’Est ».
FNLH : Antanas Sutkus est le plus connu des photographes lituaniens ; il me semble juste de contribuer aujourd’hui à la reconnaissance large de son œuvre. Un photographe qui est capable de dire : « Vous me demandez pourquoi je suis devenu photographe ? C’est comme si vous me demandiez : Pourquoi ai-je aimé ? Pourquoi ai-je vécu ? » m’intéresse d’emblée. Ensuite, j’ai besoin d’en savoir plus sur la fabrique de ses images, mais cet enthousiasme vivifiant emporte toute mon adhésion et stimule ma curiosité. Il est à noter que ce photographe est un grand maître de la photographie en noir et blanc argentique : il réalise les tirages de ses images avec une grande réussite. Sa gestion des contrastes dans ses images noir et blanc est saisissante, comme on peut le découvrir dans l’exposition.

Les photographies sont-elles exactement les mêmes que celles de l’exposition de Toulouse ?
JML : Oui, ce choix est représentatif du travail de Sutkus, même si des images très intéressantes venant de refaire surface éclairent ses préoccupations formelles de jeunesse.
FNLH : La sélection des images est aujourd’hui la même que pour l’exposition réalisée à Toulouse mais nos lieux d’exposition respectifs sont foncièrement différents. L’intérêt ici sera de repenser une scénographie adaptée aux cinq salles de l’Hôtel Fontfreyde – centre photographique. Il s’agit de proposer à partir d’une même matière initiale un autre déroulé, un autre rythme des images, tout en étant scrupuleusement fidèle à l’esprit du photographe.
En quoi peut-on qualifier le regard d’Antanas Sutkus de « libre » ? Ben Lewis parle à son propos de « contre-image ». Pouvez-vous préciser cette expression ?
JML : Le travail de Sutkus n’est pas au service d’une propagande. Il présente la Lituanie telle qu’elle est, vue par un poète. C’est peut-être ce que Ben Lewis veut dire en employant l’expression « Contre-image ». Pour ma part, je qualifie le regard de Sutkus de libre, car cet auteur ne s’est pas laissé enfermer dans des influences ou des esthétiques attendues. Il n’a également pas joué avec les effets que lui offrait la technique dans les années soixante-dix. Sutkus, fut très heureux de ce titre « Un regard libre » qui, selon lui, résume bien sa posture.

FNLH : L’ensemble des images de Sutkus a été réalisé à l’insu de la censure en vigueur en Lituanie. Ce contexte général de contrôle était du même ordre dans tous les pays de l’ex-bloc de l’Est soviétique. Antanas Sutkus a su développer une approche personnelle voire critique dans un contexte de contrainte politique. Et malgré les difficultés d’une expression personnelle à l’époque, on découvre un talentueux photographe de rue, et un très bon portraitiste du quotidien.
Quelle place occupe Antanas Sutkus dans son propre pays, la Lituanie ? Y est-il reconnu comme un artiste majeur ?
JML : Il est considéré comme le plus grand photographe et jouit du plus grand respect de ses pairs et des jeunes générations. Une grande exposition rétrospective s’ouvrira le 9 novembre prochain à la Galerie Nationale d’art contemporain.
FNLH : La ville de Clermont-Ferrand est membre du réseau européen de résidences artistiques Créart. Ce réseau accueille des partenaires lituaniens de la ville de Kaunas. Cela a permis de vérifier avec eux que les jeunes artistes lituaniens le connaissent très bien ; il est effectivement un grand nom et une référence dans son pays. C’est finalement plutôt la Lituanie elle-même qui traverse un déficit de reconnaissance européenne et internationale.

La pratique de la photographie n’est-elle pas historiquement très abondante en Lituanie ? Comment expliquer cela ?
JML : Sutkus avait su trouver les arguments pour que les autorités acceptent qu’il y ait en Lituanie une Union des Photographes, comme il y avait une Union des écrivains en Géorgie, ou celle des artistes ou cinéastes à Moscou. Ainsi, le dialogue entre les photographes, les aides ou avantages qu’ils pouvaient avoir, notamment en ce qui concerne les pellicules et parfois les commandes, étaient très stimulants. Aujourd’hui encore, l’Union des artistes photographes de Lituanie vivifie la création locale en organisant sa présentation en Europe par la participation à des manifestations majeures, ou en accueillant dans ses galeries et festivals des artistes venant d’autres régions du Monde.
FNLH : La Lituanie comme d’autres pays de l’Est – Hongrie, Pologne, ex-Tchécoslovaquie… – avait une création photographique abondante et de qualité. Reliquat d’une histoire de l’art, d’artistes influents, ou d’organisations éducatives ou syndicales spécifiques.
En quoi consiste « l’humanisme » de Sutkus ?
JML : Dans la plus grande part de son travail, l’humain est présent. Si on fait attention à ses images, on ressent le grand intérêt qu’il éprouve envers celles et ceux qu’il photographie. Curieusement, Sutkus a l’apparence d’un vieil ours un peu sévère et d’un seul coup un sourire doux illumine son visage et trahit sa profonde empathie envers les personnes.
FNLH : Quand on se laisse porter par les images de cette exposition, il apparaît très clairement que le sujet principal des images d’Antanas Sutkus est l’homme, son rapport au monde, sa place dans les espaces urbains ou ruraux. Mais cet humanisme du photographe est aussi assez rude ; il ne s’agit pas pour lui de donner à voir des situations de manière positive, ou de glorifier une belle part de l’humanité. Il y a une attention précise, parfois de la tendresse, mais certainement pas d’optimisme ou d’humour béat.
L’archive Sutkus est-elle importante ?
JML : Oui, quelques dizaines de milliers d’images.
FNLH : Il semble aujourd’hui nécessaire qu’un travail soit fait pour accompagner la découverte et la valorisation la plus complète possible de cette archive. Et cela d’autant plus que les auteurs et créateurs de l’ex-Europe de l’Est sont moins à la mode et moins exposés que par le passé.

De quelles influences artistiques est-il l’héritier ?
JML : Il a reçu peu d’influences, sinon celles d’images d’auteurs russes et celles des catalogues des concours internationaux. Mais il refusait de s’inscrire dans une ligne russe et il a très vite tourné le dos aux concours de la FIAP. Il suivait son intuition. Le photographe de l’Ouest dont il a pu voir une exposition à Moscou est Henri Cartier-Bresson, puisque, comme nous le savons, ce dernier fut le premier photographe occidental à pouvoir photographier dans la Russie soviétique. Mais Sutkus ne l’aime pas trop, trouvant que « ses images sont trop géométriques ». Après la chute du communisme il a pu voyager et surtout acheter des livres et ainsi rencontrer des auteurs majeurs. Aujourd’hui, il se sent plus proche de gens comme Willy Ronis, par exemple, ou Marc Riboud qu’il a découvert récemment. Ici et là, dans son œuvre, on peut trouver des ressemblances avec des images de Walker Evans, de Lisette Model, ou d’autres artistes qui ont fait de la rue et du quotidien leur terrain d’investigation. Mais à la chute du régime soviétique son œuvre était faite. Et comme il dit « Walker Evans, je ne l’ai découvert qu’en 1992 ».
FNLH : Le grand intérêt des auteurs de l’Est européen est qu’ils ont pu poursuivre leurs propres travaux en marge des modes et de manière finalement assez autonome et déconnectée des grands courants occidentaux de l’histoire de la photographie. C’est sans aucun doute cela qui fait tout le charme de ces auteurs et de leurs univers.
Comment définir l’humour de Sutkus ?
JML : En effet, certains titres introduisent une touche d’humour, mais ce qui peut entraîner le sourire du spectateur c’est sans doute la façon dont ce dernier se projette dans l’image et le décalage entre ce qu’elle représente et ce qu’il en attend.
FNLH : L’humour n’est peut-être pas l’argument principal de cette exposition mais certains rapprochements d’images permettent d’en déceler. Il y a d’une manière très claire et évidente le plaisir de la déambulation dans les lieux, qu’ils soient urbains ou campagnards. Si je devais trouver un terme commun, ce serait plutôt celui du face-à-face avec les gens croisés par le photographe. Les portraits d’Antanas Sutkus sont particulièrement forts et les regards saisis très intenses.
Cette exposition est-elle menée avec l’aide des services culturels lituaniens ? Comment est-elle arrivée en France ?
JML : Non, pas de collaboration particulière avec l’Ambassade pour cette exposition, mais les Archives Sutkus sont aidées par le gouvernement lituanien. Je connaissais quelques images de Sutkus et des autres artistes lituaniens de sa génération, de ses collègues et amis avec qui il a collaboré pour des livres. Un ami commun nous a mis en relation en me proposant de monter une exposition et je suis allé à Vilnius en 2011. J’ai passé trois jours chez lui à consulter le contenu des boîtes qu’il m’ouvrait et j’ai fait une sélection à partir de cela. C’était sa première exposition qui se dégageait de considérations sur le motif et tentait de souligner son écriture visuelle.

FNLH : Cette exposition a été réalisée par la galerie du Château d’eau à Toulouse (une institution de la photographie en France) et nous souhaitons aujourd’hui la diffuser pour faire connaître le travail photographique de ce grand auteur photographe européen. L’Hôtel Fontfreyde – centre photographique est à la fois un lieu d’accueil et de production d’expositions ; le centre présente des expositions photographiques toute l’année sans interruption et son accès est totalement gratuit.
Propos recueillis par Fabien Ribery
Exposition Antanas Sutkus, un regard libre, Hôtel Fontfreyde – centre photographique de Clermont-Ferrand, du 16 novembre 2018 au 2 janvier 2019
Hôtel Fonfreyde – centre photographique