Une famille palestinienne de la diaspora,  par Taysir Batniji, photographe

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© Taysir Batniji

« De retour en France après mes voyages aux Etats-Unis, j’ai eu le sentiment qu’il fallait que je me tourne vers Gaza, où tout avait commencé. Je voulais voir ce qui restait de nos souvenirs, les souvenirs de mes cousins, mais aussi les miens. Dresser une sorte d’état des lieux. »

Dans le cadre du programme Immersion, une commande photographique franco-américaine créée par la Fondation d’entreprise Hermès et la Fondation Aperture, l’artiste franco-palestinien Taysir Batniji, né à Gaza en 1966, a exposé au printemps dernier à New York son projet Home Away From Home, objet aujourd’hui d’un livre éponyme.

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© Taysir Batniji

Questionnant la notion d’identité à partir d’archives familiales, de dessins, d’objets, de lettres, d’entretiens vidéo avec ses cousins de la diaspora émigrés aux Etats-Unis à la fin des années 1960 (texte en anglais/français), le photographe donne à voir et à penser ce qu’il en est de la notion de demeure et de racines (sensibles, imaginaires, matérielles).

Suite à la remise d’une bourse lui permettant de poursuivre ses études, à l’Ecole nationale supérieure d’art de Bourges, après un premier enseignement reçu à Naplouse, Taysir Batniji a décidé de vivre en France, retournant régulièrement en Palestine, « jusqu’en 2006, lorsque Gaza est devenu inaccessible (c’est encore le cas aujourd’hui), en raison du siège imposé par Israël. »

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© Taysir Batniji

« L’entre-deux – culturel et géographique – est une question qui me préoccupe. L’exil, le déplacement et la mobilité sont des thèmes qui animent mon travail depuis de nombreuses années. C’est pour cette raison que j’ai choisi de porter mon attention sur mes cousins Kamal, Khadra, Sobhi, Ahmed, Samir et Akram, et leur expérience américaine. J’ai cherché à explorer leur souhait de vivre dans le lieu qu’ils ont choisi et leur désir de rester connectés à leurs origines et d’y revenir. Cette contradiction – la dislocation entre le passé qui nous hante et le présent qui nous habite – nous joue constamment des tours et reste perpétuellement irrésolue. »

Taysir Batniji s’est donc rendu en Californie, en Floride, a vécu chez ses cousins, saisissant des impressions, relevant à l’objectif photographique des lieux, des signes, avec beaucoup de douceur, sans ironie ou surplomb.

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© Taysir Batniji

Chez Ahmed par exemple (il est gérant d’une supérette dans un quartier très populaire de West Palm Beach) : des télécommandes, un thé à la menthe, des médicaments dans un sachet en plastique, des chaussures en cuir dans un carton, un aquarium surréaliste, des cendres de cigarettes, le visage de Donald Trump sur CNN, des chemises sur un portant.

L’artiste photographie des façades et des intérieurs, des traces d’’intimité, toute une vie disponible et opaque.

En Californie, Sobhi et son épouse Khadra, Samir, Kamal et Akram, possédant de très jolies maisons confortables, vivent dans des résidences sécurisées.

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© Taysir Batniji

De belles demeures, des piscines, des salons confortables, des palmiers américains, Taysir Batniji dessinant en regard la chambre de sa grand-mère Mabrouka restée en Palestine, un portrait de lui à l’âge de dix ans. L’aquarelle est compassionnelle, elle offre au temps un champ liquide sans ressentiment.

« Je ne suis pas habitué à la vie statique des banlieues américaines, ni aux grands espaces clos (la résidence sécurisée), où rien n’est accessible à pied. A Paris, je peux marcher partout. Cette mobilité me plaît. Pour moi, c’est un véritable sentiment de liberté. Aux Etats-Unis – et d’autant plus que je ne conduis pas – chaque maison, si accueillante soit-elle, est devenue pour moi, un lieu d’enfermement. »

 

 

Home Away From Home n’est pas une thèse, ni un travail sociologique, mais un montage très sensible de documents de natures diverses, faisant de la mémoire une mosaïque d’instants reliés de façon irréversible et ténue, sans masquer le déphasage induit par l’exil et le temps d’éloignement entre chacun.

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© Taysir Batniji

Particulièrement émouvantes sont les images en noir et blanc, photos de passeport, photos d’identité, scènes ordinaires, à la plage, lors d’un pique-nique, montrant chacun dans sa dignité et précarité d’être vivant.

A quoi tiennent les chemins les plus neufs d’une vie ? A une guerre de déracinement (1967) ? A des forces plus mystérieuses encore ?

« Dès le début de mon séjour, un phénomène étrange et troublant s’est produit. Alors que j’observais les visages, les gestes, les expressions et les comportements de mes cousins, je me suis mis à voir, à travers eux et de façon récurrente, les fantômes des autres membres de la famille. En Ahmed, j’ai vu sa mère, ma tante Sahla ; puis mon père décédé en 1994. En Sobhi, j’ai vu son frère Mosbah, ce qui donnait un sentiment déjà vu, une forme de liens familiaux qui s’étendaient à travers l’espace et le temps : mes cousins sont devenus des « étrangers familiers ». »

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© Taysir Batniji / Rehaf

On peut désormais lire sur un mur de la maison de Gaza où aimait se rassembler l’ensemble des membres de la famille, autrefois remplie de photos, ce verset du Coran : « Au nom de Dieu clément et miséricordieux. »

On l’espère.

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Taysir Batniji, Home Away From Home, citations extraites d’entretiens vidéo avec les cousins de l’auteur (entre janvier et avril 2017), Aperture / Fondation d’entreprise Hermès, 2018

Aperture Foundation

Fondation d’entreprise Hermès

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© Taysir Batniji

Site de Taysir Batniji

Visite virtuelle de l’exposition de Taysir Batniji aux Rencontres d’Arles 2018

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