Stratégies de la pénombre, Possession immédiate, volume IX

kamilya kuspanova
Kamilya Kuspanova © Possession immédiate 2019

Avançant vers des horizons sans cesse mouvants, la revue Possession immédiate s’impose comme un espace de liberté devenu très rare aujourd’hui.

Recherchant les pulsations de vie partout où celle-ci se présente, de préférence loin des humains suffrages devenus mortifères, la revue de John Jefferson Selve et de ses beaux amis lance pour son neuvième numéro une Contre-offense très réjouissante pour la pensée et le droit des sens à disposer d’eux-mêmes, loin de tout système.

Arrivée au temps de la maturité, sans arrogance mais avec fermeté, Possession immédiate parie sur les signes d’un inconnu nous réunissant de nouveau, autrement, loin des logiques de meutes, mais avec la raison des fous de joie par-delà l’inquiétude qui ne manque pas quelquefois de les ronger.

La solitude n’y est pas considérée comme un manque, mais comme une possibilité d’être ensemble autrement, sans craindre d’être fragile.

Contre la séparation tenant aujourd’hui lieu de monde, Possession immédiate tente un autre paradigme, à partir d’une attention à ce qui surgit comme à ce qui est nié, à ce qui cherche la beauté comme à ce qui ne cesse de la manquer pour la trouver enfin, la perdre mieux, et la rechercher encore plus loin.

Entre ravage et partage, ainsi s’invente une revue qui porte un grand espoir.

Merci à John Jefferson Selve pour les réponses qui suivent.

william monacelli
 William Monacelli © Possession immédiate 2019

La revue Possession immédiate, entre survie économique et aventure sensible à la lisière de l’effondrement, se nourrit-elle d’impossible ? Fermeté de la pensée et tremblement des sens ne sont-ils pas ses moteurs désirants ?

L’impossible, ce n’est pas la revue, encore moins ses concordes et inclinaisons. Tout est très concret même et surtout dans les tentatives tremblées de dire ou de montrer les choses un peu de travers. L’impossible, c’est une part majeure de l’époque : celle politique, celle de la mort des animaux, de l’écrasement social, des medias plus ou moins consciemment aux ordres. De la domination financière bien sûr et du progressisme narcissique totalitaire : tare de notre temps. La fermeté de la pensée et le tremblement des sens que vous évoquez – et nous devons invertir ces termes à chaque instant – pour qu’ils émettent une fréquence qui puisse dire quelque chose de l’oscillation désirante de Possession immédiate et de ce néologisme de Contre-offense qui anime le numéro. Parce que (mettons de côté la survie économique, c’est un souci mais c’est le cas de beaucoup) PI est une aventure sensible dans ses hésitations et dans les êtres fragiles et tranchants qui la composent. Permettez une analogie lointaine : c’est ce que j’aime entendre chez Bataille : cette narration qui se retourne, se débat, se contredit, hésite tout en avançant obsessionnellement vers un cap non encore défini. C’est là où je peux sentir la vie. Et cette manière d’être au monde est un moteur de la revue. Rien de plus pénible que l’arrogante certitude et les jugements définitifs circonscrits dans un temps médiatique.

michael soyez
Mickael Soyez © Possession immédiate 2019

Que s’est-il passé entre le mouvement Contre-attaque, union des intellectuels révolutionnaires pensée entre 1935 et 1936 par Georges Bataille et André Breton, et la Contre-offense portée par les amis de Possession immédiate ?

Intellectuels et révolutionnaires, je les accole un peu difficilement pour tout dire : politique oui, mais l’utopie des avant-gardes est historiquement contextualisée. L’époque était passionnante, riche, rêveuse et collective. À hauteur inversée des horreurs guerrières et des déceptions politiques qui se trament alors et s’ensuivront. Le savoir imprégnait le sensible, les horizons s’éclairaient, la tragédie de l’histoire pouvait insuffler des sacrifices et des passions jusqu’à la lisière d’un ridicule collectif (quand il s’agissait parfois de la parole intellectuelle). Il y avait de ça, un peu, dans les avant-gardes. Et ce n’est pas péjoratif de le dire, au contraire ! C’est passionnant de voir cette foi à l’œuvre et ce vivant déséquilibre. C’est un peu de cette foi-là que je voulais faire ressentir dans le terme de Contre-offense. Et c’est ce qui nous relie – de temps à autres, les uns aux autres – dans cette volonté de ne pas renoncer à croire (par là, j’entends embrasser le sentiment urgent et absolue de vie qui peut nous saisir). Parce que nous risquons tous, aujourd’hui, d’avoir un petit côté zombi. Certains se délectent de cet ajournement de la pensée. Il le théorise même. Tant pis. Mais cette posture fauve revendiquée face au surgissement, à la perception que nous guettons peut reconduire d’une autre façon au politique. Levinas écrivait « la sensation démolit tout système », Certes, Proust contraria bien plus tôt cette sentence en composant tout un monde de signes mais peu importe au fond, cette phrase mène la revue de façon littérale.  L’important, c’est l’ouverture possible par les signes dans un monde qui les oblitère. Et quand je parle de signes, je vais jusqu’aux phénomènes : ça peut être des inconnus sur un rond-point qui découvrent ou retrouvent l’éclair d’un instant la joie de se parler et qui prennent conscience – l’espace-temps de cet éclair – que l’époque politique les enfle et les enferme dans un même mouvement. Alors c’est furtif, convenons-en, mais c’est l’une des seules voies pour aujourd’hui envisager une contre-attaque à venir. Possession immédiate est en ce sens pré-intellectuelle. Il y aura un jour, je le souhaite, une autre Contre-attaque sous forme de revues, de lieux, de communauté peut-être. Mais j’ai aujourd’hui une méfiance et peut-être aussi un manque de moyen face à toute idée de courants, partis, écoles, mouvements. Hier, je suis tombé sur ces phrases de Camus à propos de la réédition de L’Envers et l’endroit : « Peut-être aussi cette méfiance vise-t-elle mon anarchie profonde, et par là, reste utile. Je connais mon désordre, la violence de certains instincts, l’abandon sans grâce où je peux me jeter. Pour être édifiée, l’œuvre d’art doit se servir d’abord de ces forces obscures de l’âme. Mais non sans les canaliser, les entourer de digues, pour que leur flot monte, aussi bien. Mes digues, aujourd’hui encore, sont peut-être trop hautes. De là, cette raideur, parfois … Simplement, le jour où l’équilibre s’établira entre ce que je suis et ce que je dis, ce jour là peut-être, et j’ose à peine l’écrire, je pourrai bâtir l’oeuvre dont je rêve. ». J’aime beaucoup ce passage et j’aime Camus jusque dans ses faiblesses. Le mépris dont Breton et Sartre ont fait preuve à son encontre est éloquent de la façon d’agir des chapelles intellectuelles. Aujourd’hui encore ça donne à réfléchir.

melvil poupaud
Melvil Poupaud © Possession immédiate 2019
anton bialas
Anton Bialas © Possession immédiate 2019

Comment définir la politique de l’amitié de votre revue ? Comment en établir la géométrie ?

L’amitié, c’est je crois le contraire du politique. Il y a le noyau dur des amis. Des solitudes heureuses de se trouver, des affinités. Quelque chose prend forme, à géométrie variable, sur la base d’affinités diverses. C’est au fond très dur à définir. Mon rôle est de satelliser un peu les choses. La revue permet des rencontres, rien qui ne soit de l’ordre d’un collectif ou d’une communauté. Ce ne sont plus les façons d’aujourd’hui. Mais on se reconnaît, sans jugement. Les solitudes s‘agrègent avec franchise. Il y a là au fond quelque chose de psychique je crois plus que de géométrique. Et ça peut parfois prendre le nom de Possession immédiate.

nicolas comment
Nicolas Comment © Possession immédiate 2019
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Anna Prokuvelich © Possession immédiate 2019

Exposer la force d’être de la blessure, franchement, sans plainte, est-ce cela l’éthique de Possession immédiate ?

Pour le tout premier numéro de Possession immédiate, j’avais rencontré un collectif rap du nom d’Asocial club. Je me souviens à l’instant de l’une des phrases de l’album : « tu prives la misère de sa fierté ». Phrase que j’ai souvent en tête, surtout ici à Paris, ère de la domination, et que j’ai détournée en pensant à la fragilité des existences que je pouvais voir ou ressentir autour de moi. Je tenais à ce que le numéro donne à entendre un autre rapport à la fragilité que celui médiatique et sociologique. Comment parler des anciens, des fous, des pauvres, des animaux, de sa propre fragilité, sans un pathos automatique. Avec même, une étrange fierté. C’est peut-être là l’ethos de Possession immédiate plus que l’éthique : terme souvent chargé et vidé de sa substance.

nicolas chopin-despres
Nicolas Chopin-Despres © Possession immédiate 2019

Entre vos premiers volumes et ce tome IX, y a-t-il quelque chose de l’ordre d’une maturité ? Il me semble par exemple que le rapport au corps féminin, toujours célébré, est devenu plus complexe, plus riche, plus intéressant, plus propice aux partages de fond. Georgina Tacou envisage ainsi avec bonheur une sorte de post-sexualité (texte Lueurs d’Août) ouvrant à de nouveaux désirs, de nouvelles libertés.

D’évolution et de constat peut-être plus que de maturité. J’ai mis ensemble au cœur du numéro le texte de Georgina Tacou, avec celui aussi très important à mes yeux de Cédric Lagandré : Antisexus. Le tout est inauguré par le travail photographique de Philippe Grandrieux avec la jeune artiste Mariya Olegovna. Ces trois approches, ensemble, ouvrent un spectre de diffusion sur les questions du féminin, du désir, du sauvage et du courage. La force des femmes et leur courage, leurs manières toujours différentes et intelligentes d’« affronter » me questionnent depuis toujours. Et en même temps, je me méfie hautement du principe de séparation qui œuvre aujourd’hui entre les genres par une sorte de catégorisation qui s’étiquette à la réclamation sexuée comme ontologie d’existence. Ce « chacun sa chapelle » en court s’accole souvent et sans s’en rendre vraiment compte à une logique ultra libérale néfaste. Je possède une grande méfiance à l’égard des réclamations identitaires de tout poil.

mariya olegovna
Mariya Olegovna © Possession immédiate 2019

Dans le texte inaugural du volume IX, Le château des folies croisées, Sinziana Ravini évoque l’impossibilité au château de La Borde de distinguer entre résidents et soignants, et « la violence des microfictions qui se disent lors des réunions de transmission ». Des fous ne se noyant pas en bâtissant des pensées cathédrales, est-ce cela le collectif informel Possession immédiate inventant des « énonciations follectives » ? Etes-vous des « folie-sophes » ?

J’ai voulu inaugurer par le très beau texte de Sinziana Ravini parce qu’il met à nu tout principe de séparation et que par la même il ouvrait les possibles de ce que nous allions lire. Il borne avec le texte essentiel de Gaëlle Obiégly qui dit nos anciens à l’orée de la mort, ce néologisme de Contre-offense. Le rapport d’une société à ses fous et à ses vieux nous dit tout de notre temps. Alors Folie-sophes, certainement pour ceux qui participent à Possession immédiate, comme Gaëlle et Sinziana, mais je le pense aussi chez chacun des contributeurs à leur façon. C’est ainsi qu’avec Ben Wrobel, je compose la revue pour faire vivre les énonciations que vous évoquez.

damien macdonald
Damien MacDonald © Possession immédiate 2019

Raphaëlle Milone (texte Non plus ultra) évoque également Gilles Deleuze. La logique de Possession immédiate est-elle éminemment rhizomatique ?

Oui probablement mais qui ne l’est pas aujourd’hui, et je lis Deleuze comme critique non comme philosophe (ce sont mes propres limites). Raphaëlle Milone a par contre (pour parodier Deleuze), une logique des sens étonnante et une vitesse de dire qui tient à la fois de la grande force et de la haute fragilité. Et puis on peut-être rhizomatique tout en ayant une préscience d’un fond des mondes, avec ses racines. C’est ce qu’au fond allégorise Allégresse, le texte vital et autobiographique de Mehdi Belhaj Kacem. C’est l’un de mes petits paradoxes : je ne supporte pas les étiquettes mais il faut bien donner à voir et à lire. Il faut trouver et se saisir de l’Intervalle avant toute chose pour désorienter le regard automatique que nous portons sur ceux qui nous entourent.

christina abdeeva
Christina Abdeeva © Possession immédiate 2019

L’Ehpad et l’évacuation des corps sensibles (texte de Gaëlle Obliégly), est-ce cela concrètement le capitalisme ? Manger à Haïti du riz d’importation à taux variable (texte de Lolita Pille), est-ce cela concrètement le capitalisme ? La disparition des oiseaux et animaux sauvages (texte de Ferdinand Gouzon), est-ce cela le capitalisme ? L’invisibilité des gueules cassées (texte d’Eric Rondepierre), est-ce cela concrètement le capitalisme ?

Oui, sauf que je préfère utiliser l’expression d’ultralibéralisme que capitalisme, cela nous sort d’une antienne marxiste. Même si la lutte des classes et les rapports de domination n’ont jamais cessés d’être. Le problème est écologique, économique et maintenant avec notre stade technologique, aussi psychique. Le ravage c’est l’ultralibéralisme. Mais tous les textes que vous évoquez ont cette intelligence de le savoir. Et Le merle noir, texte étendard de Ferdinand Gouzon sur la disparition des animaux, le dit dans une fureur tranchante. Lolita Pille et Éric Rondepierre de façon si différente donnent à voir – l’une par la géographie intérieure et son rapport à autrui, et l’autre par la réminiscence maternelle – leurs obsessions ; sans jamais éluder le monde. Ressentir différemment sans s’oublier et sans oublier le monde, c’est là une lutte immense et intérieure. Pour sortir de l’individualisme tel qu’il se présente aujourd’hui, il va falloir oser regarder en soi, sans craindre non plus nos parts d’ombre.

éric rondepierre
Eric Rondepierre © Possession immédiate 2019

Beaucoup de textes évoquent le dessin et la peinture (Yannick Haenel, Eric Rondepierre, Ferdinand Gouzon, Jonathan Littell) s’agit-il chaque fois, comme l’écrit Yannick Haenel, « d’affronter des têtes » ?

Un livre a pas mal circulé entre nous : Une image vraie de Hans Belting, grâce à Jonathan Littell et sa manière singulière de voir. Ce livre évoque tous les enjeux de l’image au cours du temps et mes propres préoccupations par rapport à la représentation et l’image. Que peut une photographie par rapport à une crucifixion ou un calvaire ? Que peut la peinture aujourd’hui par rapport à une certaine vitesse de saisie ? Comment vive les couleurs entre les deux ? C’est aussi pour ça qu’il y a dans ce numéro toute une iconographie religieuse, c’est pour ça aussi qu’il y a quelques choses dans le travail des photographes pour PI, de l’ordre de la figuration. Avec Le Feu existe Yannick Haenel nous fait découvrir le peintre Adrian Ghenie dont la jeunesse et le rapport à l’histoire module avec force cette question de la représentation et de la sensation qui en découle. La grande force tenace de Yannick est de désigner. Il nous fait voir depuis longtemps déjà, des œuvres et des phrases capitales chez les autres. Il désigne avec générosité parce qu’il cherche. Il s’agit de partage. Et le partage est une ténacité.

philippe grandrieux
Philippe Gandrieux © Possession immédiate 2019

Comment inventer de nouvelles têtes, de nouvelles fêtes ?

Là il faut l’anarchie. Il n’y a pas de mode opérant. Un système D ouvert à chacun. Il faut se débrouiller au sens propre de ce verbe. Ne pas se laisser « faire ». Ne pas forcément chercher son semblable. Le court-circuit compte. Mais puisque vous parlez de nouvelles têtes, je salue aussi ce que j’appellerais dans ce nouveau numéro : les « nouveaux » : Louise Chenneviere, Théo Casciani qui sortiront leur premier livre cette année, William Monacelli aussi en image et Melvil Poupaud pour ses incroyables dessins. Mais aussi et surtout tous ceux que nous n’avons pu évoquer ici et qui participent à l’aventure de Possession immédiate. Ils sont nombreux et je les remercie infiniment, de leur temps et de leur travail. Sans eux, rien.

Propos recueillis par Fabien Ribery

couv par philippe grandrieux

Possession Immédiate, Contre-offense, Revue littéraire et photographique, 2019, volume IX – textes de Mehdi Belhaj Kacem, Boris Bergmann, Yann Bourven, Théo Casciani, Louise Chenneviere, Mathilde Girard, Ferdinand Gouzon, Yannick Haenel, Cédric Lagandré, Jonathan Littell, Raphaëlle Milone, Gaëlle Obliegly, Lolita Pille, Sinziana Ravini, Eric Rondepierre, Clément Roussier, Georgina Tacou ; images de Christina Abdeeva, Anton Bialas, Nicolas Chopin-Despres, Nicolas Comment, Philippe Gandrieux, Kamilya Kuspanova, Damien MacDonald, William Monacelli, Mariya Olegovna, Maya Palma, Melvil Poupaud, Anna Prokulevich, Michaël Soyez, Ben Wrobel

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Site de la revue Possession immédiate

ben wrobel
Ben Wrobel © Possession immédiate 2019

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