Ensemble, à l’écart, Qui vive, un premier roman de Colin Lemoine

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Chaïm Soutine

« Je peux te trouver, Alain, pas te retrouver. Je ne peux pas te rejoindre, juste t’approcher. Toi et moi n’avons rien pour nous rejoindre que ma mémoire. Ma mémoire est à moi, et à nous. Par elle, je te donne rendez-vous, à elle tu peux t’accrocher. Elle est nôtre. »

Qui vive est le premier roman de l’historien de l’art, critique d’art et commissaire d’expositions Colin Lemoine.

Il s’agit du portait en vingt chapitres d’un homme énigmatique, Alain, ami, complice, du père du narrateur, observé, scruté, analysé, alors que celui-ci était enfant.

Ce pourrait être un maître, mais c’est d’abord un mystère, approché, sculpté, par des phrases de grande délicatesse, avançant dans l’obscur.

Qui vive est un exercice d’admiration envers un homme mort quinze ans plus tôt, laissant seul un père, et interrogeant un fils dont la mémoire est peut-être parfois de pure reconstruction.

Les deux amis se rencontraient au café, créant une bulle d’intimité, excluant la mère, laissant quelquefois l’enfant pénétrer leur secret, leur clandestinité, la nuit seigneuriale de leurs propos, leur préciosité.

« Tenant ma mère à l’écart, Alain, vous jouiez à apprivoiser les distances. Et l’épouse de ton ami était une borne, un totem. Elle ne pouvait entrer dans la partie, au risque de l’annihiler immédiatement : l’immixtion de ma mère, avec son corps et ses mots, avec sa charge de réel, vous eût fait encourir un risque – celui d’ouvrir grand la porte sur le dehors. Partant, votre amitié s’apparentait à une cure psychanalytique quand vos entretiens, par leur allure comme par leur périodicité, et sans que personne ne l’avouât jamais, constituaient de curieuses séances. »

Les contemplant, l’enfant retient moins les discussions qu’une posture, qu’une position, qu’une façon de se tenir ensemble à l’écart, dans un rythme propre, avec style.

Alain était juif, Alain était maigre, Alain ressemblait à Nijinski, Alain incarnait l’étrangeté de la religion et des rites d’observance.

« Ta maigreur dépenaillée, que tu t’amusais à appuyer, me rappelait celle des émigrés d’Europe de l’Est, partis au seuil d’un siècle dépenser leurs talents dans le grand barnum de Paris. Tu contenais en toi Pascin, Soutine, Chagall, Moholy-Nagy, Brassaï, Heifetz, tous ces hérauts de la virtuosité, avec leurs vies excédentaires, soit qu’elles fussent fracassées dans leur jeunesse, soit qu’elles fussent interminables, de sorte que, comme chez toi, la mesure n’avait jamais droit de cité. »

Alain avançait par le verbe, protégé par des livres élimés, une parole errante dont il prolongeait les chemins inconnus.

Il était professeur, avait des disciples, c’était un rêve d’élévation. Sa compagne était d’ailleurs l’une de ses élèves, peau très blanche « comme celle de Dora Maar et de Virginia Woolf, ces héroïnes blêmes, pleines d’une sève qui jamais ne parvient à refaire surface. »

Comment avait-elle pu succomber au charme d’« une écrevisse » ?

Les premières impressions engagent pour toujours la suite de nos perceptions, l’écrivain se livrant ainsi en quelques phrases, au cœur du livre : « C’est que les expériences successives jamais n’effacent notre idée première, et intuitive, d’un être, d’un paysage, d’une chose. Toute découverte est une préemption du monde, du monde à venir. Toute rencontre confisque les instants suivants, qui ne sont que des itérations nostalgiques, des tentatives de résurrection. Vivre, en somme, c’est toujours revivre, c’est retrouver le goût des conquêtes premières. C’est reconnaître. Il en va ainsi des aimés, des parfums, des madeleines, des cauchemars, des baisers, des brûlures, des venelles, de toutes les premières fois, de tous les dépucelages. »

L’enfant admire, cherche à plaire, copie, mais il en est encore au temps de la nature plutôt qu’à celui de l’expression, du style.

Alain est mort depuis longtemps, que l’écriture ramène à la vie, presque concrètement : « Ta compagne m’envoie des mots alors que j’écris sur elle, mon grand-père meurt alors que j’écris sur lui. Ce livre, à l’image de ces aiguilles que l’on plante dans les poupées, semble doué de quelque pouvoir médiumnique. »

Qui ressent cela n’atteint-il pas aux rives enchanteresses et dangereuses de la littérature?

L’enfance est devenue un livre, modifiant par la densité de ses phrases s’enroulant, se précisant, se piquant, la substance même de la réalité.

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Colin Lemoine, Qui vive, Gallimard, 2019, 118 pages

Site Gallimard

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Se procurer Qui vive

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